Par David BRAMI - publié le 19 novembre 2009 à 14h11 ,
MAJ le 20 novembre 2009 à 06h45 - 7 commentaire(s)

Rarement un projet de remake télévisuel aura fait couler autant d'encre que celui de la série Le prisonnier. Projet chéri de l'acteur Patrick McGoohan qui le porta à bout de bras en 1967, la série originale Le prisonnier est au fil des années devenue une œuvre culte et intouchable. C'est dire l'ampleur de la levée de boucliers qui prit place quand ITV et AMC annoncèrent la mise en chantier d'une nouvelle version. Pourtant, la chaîne américaine AMC, connue pour la qualité de ses productions maison (les ultra primées Mad men et Breaking bad), a mis tout en œuvre pour lisser les amateurs dans le sens du poil : reportages exclusifs, moyens démentiels, distribution prestigieuse... Le site consacré à ce remake ira même jusqu'à proposer la série originale en streaming gratuit, permettant aux éditeurs de s'activer quant à l'édition en Blu-Ray de cette dernière. Malheureusement, soyons clairs : cette nouvelle mini-série de six épisodes n'aura jamais la portée de son illustre modèle.

 

Un projet impossible, entre fausse suite et mise à jour
Inévitablement, tenter de mettre à jour la série de McGoohan, c'est tendre le bâton pour se faire battre. Conscient de cet état de fait, le scénariste Bill Gallagher (Lark rise to Candleford) prend immédiatement ses distances en faisant de son nouveau prisonnier, non plus un espion et un mâle alpha comme le fût le numéro Six de McGoohan, mais un ancien technicien de surveillance de grande multinationale. Ou tout du moins croit-il l'être. Le pilote de la série s'ouvre sur ce personnage (James Caviezel), perdu dans le désert sans savoir ni son nom, ni comment il a atterri ici. A l'inverse de la mise en situation de la série de 1967, The prisoner place instantanément son protagoniste principal dans l'urgence. Au bout de quelques secondes, notre homme remarque un vieillard se faisant tirer dessus par une poignée de poursuivants. Le passage de flambeau semble évident : le vieil homme est habillé comme le numéro 6 de McGoohan, se prénomme numéro 93 (9-3=6 ?) et charge notre héros de porter un message à ses anciens compagnons : "Dites à tout le monde que je me suis échappé !". D'où s'est-il échappé ? Le spectateur avisé sait déjà qu'il s'agit du Village, un club Med/prison d'où l'évasion est impossible.

 

 the prisoner resist


Comme stipulé plus haut, AMC a vu les choses en grand. Ce nouveau Village s'étend presque à perte de vue et comprend toutes les commodités d'une petite ville : magasins, boite de nuit, centre-ville et un énorme parc de pavillons identiques. Le Village possède même son propre camp de vacances. Une production design ambitieuse qui ne s'arrête pas aux simples décors puisque le montage des épisodes est empli d'effets visuels subtils, soulignant tant les origines du nouveau numéro 6 que la surveillance permanente par une armée de caméras. Est-on dans le monde réel ? Dans une simulation virtuelle ? Le mystère reste entier d'autant que le l'énigmatique et terrifiant chef du village, un certain Numéro 2 (majestueux Ian McKellen), s'évertue à convaincre 6 que New York et ses souvenirs ne sont qu'une création de son esprit. Autres différences notables, la seule denrée disponible est une sélection de wraps (des sandwichs roulés de tortillas molles) et le Village est entouré d'un désert immense, seulement surplombé par deux mystérieuses tours de verre inaccessibles. Pas de plage à l'horizon, sinon dans les visions de 6.

 

"Initialement une réflexion sur l'Homme et sa condition face à lui-même, le programme se transforme en thriller psychologique schizophrène et emprunte aux genres de la mise en abîme et du film purgatoire tout ce qui a fait leur succès ces quinze dernières années." 


Si certains éléments sont directement tirés de l'original et lui rendent hommage (6 tape sur la table de numéro 2, crie qu'il n'est pas un numéro, achète une carte dans un magasin identique...), l'intrigue prend une toute autre direction. Rares seront en effet ceux qui passeront leur temps à demander à numéro 6 pourquoi il a quitté son travail est s'est retrouvé ici. Cherchant par tous les moyens à s'enfuir et à comprendre quelle est la part de rêve et de réalité de son existence cauchemardesque, 6 sera de plus entouré de personnage récurrents : la doctoresse qui s'occupe de lui, le chauffeur de taxi qu'il croise un peu partout... Jusqu'au numéro deux, auparavant jetable, qui restera en fonction durant toute l'aventure. En lieu et place d'un univers interchangeable simplement destiné à lui tirer les vers du nez, 6 se retrouve donc dans une simili cellule familiale et se verra doté d'un frère, d'un travail et d'une double histoire amoureuse. Même numéro 2 aura un fils et une femme. De quoi changer totalement la dynamique du programme.

 

 

Une adaptation imparfaite mais inventive

Mais l'une des plus grandes forces du show, et paradoxalement sa plus grande faiblesse, est d'utiliser la révélation finale de la série d'origine pour tenter de l'actualiser et de la décliner en masse. Initialement une réflexion sur l'Homme et sa condition face à lui-même, le programme se transforme en thriller psychologique schizophrène et emprunte aux genres de la mise en abîme et du film purgatoire tout ce qui a fait leur succès ces quinze dernières années. On retrouve la paranoïa de Matrix et le double point de vue de Fight Club (heureusement honnête et explicite) alors que se mélangent visions d'un univers parallèle et morcellement psychologique (Lost highway et compagnie). Le tout enrobé dans par une mise en scène qui rappelle L'anglais de Steven Soderbergh et sa construction temporelle éclatée. Dire que les amateurs de gadgets visuels et d'intrigues alambiquées seront aux anges est un euphémisme. Exigeante et nécessitant une attention de tous les instants, la série laissera d'ailleurs sur le côté de la route les spectateurs ne pouvant s'impliquer totalement. Des spectateurs qui ne manqueront pas de crier à la supercherie confuse et illisible.

Ludique à plus d'un titre et servie par des épisodes à sujet unique, The prisoner n'est cependant pas parfaite et pêche parfois en usant de conjectures obscures et de dialogues vides de sens. On restera circonspect quand, à la fin d'une démonstration sans arguments, les personnages réaliseront l'importance de décisions que le spectateur attend toujours de comprendre. Un point qui fait tâche pour une série s'inspirant d'une œuvre aussi profonde, dense et posée que Le prisonnier. De ce point de vue, il est évident que cette nouvelle version tient difficilement la comparaison avec son intouchable modèle, malgré quelques thématiques similaires (le combat de l'individu contre la masse, les apparences ou la portée psychanalytique du village). Mais loin de réinventer un discours repris maintes fois ailleurs, The prisoner reste cependant un honnête et agréable divertissement hi-tech si l'on arrive à passer outre le jeu légèrement caricatural de James Caviezel et un sentimentalisme un tantinet trop appuyé. L'univers est oppressant, les protagonistes sont attachants et plusieurs séquences, relatant la disparition de certains d'entre eux, sont tout bonnement bouleversantes.

 


On regrettera enfin que tous les interprètes n'aient pas la même intensité de jeu de Ian McKellen, et que, comme ce fut le cas pour la version américaine de Life on Mars, la conclusion n'ait pas l'impact déchirant qu'elle aurait dû avoir pour imposer le show au panthéon des classiques instantanés. Mais encore une fois, cette nouvelle version n'a pas la volonté de supplanter son modèle, et a l'intelligence de lui rendre hommage en universalisant son propos. A ce niveau, The prisoner réussit son pari et gagne assurément a être découverte.


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