A mi-chemin entre l'oeuvre d'art et le polar haletant, la série anglaise plonge dans une Suède désenchantée et envoutante.

Par David BRAMI - publié le 18 février 2010 à 00h00
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En Suède, l'inspecteur Kurt Wallander est une véritable icône. Créé en 1991 par le romancier Henning Mankell, le personnage a vu ses histoires adaptées à travers une série de 9 longs-métrages dès1995, avant qu'une série télévisée de 13 épisodes ne fasse son apparition en 2005. Quant aux livres, ils ont étés vendus depuis leur traduction à plus de 25 millions d'exemplaires dans le monde. Un succès indéniable qui a poussé le producteur Morten Fisker, déjà à l'œuvre sur la première série télé, à approcher la BBC afin de mettre en place une version anglaise des aventures de l'inspecteur. Séduit par les romans, le shakespearien Kenneth Branagh (Hamlet, Celebrity, Walkyrie) a lui-même approché leur auteur pour demander à incarner le personnage sur le projet lors d'un festival consacré à Ingmar Bergman. La nouvelle version de la série partait sous les plus beaux auspices.

 

Wallander

Des images hypnotiques
Mais adapter les enquêtes du fameux inspecteur dans la langue de Shakespeare n'était pas suffisant. Il fallait lui donner une particularité nouvelle, une identité autre. Travaillant de pair avec la société Yellow Bird, détentrice des droits de l'œuvre et également responsables des adaptations de la trilogie Millenium, l'entreprise Left Bank Pictures et son fondateur Andy Harris, un ancien responsable de la fiction sur la chaîne ITV, ont pris le pari de transformer la série en "carte postale vivante". A cet effet, la production a très vite contacté le directeur photo Anthony Dod Mantle (Festen, Le dernier roi d'Ecosse, depuis couronné d'un oscar pour son travail sur Slumdog Millionaire et célébré pour son travail sur Antichrist) et la décision est prise de tourner l'intégralité des trois épisodes de 90 minutes avec la fameuse caméra haute définition Red One. Une décision qui paie son dû dès les premières secondes du pilote.

 

 Wallander


Bercé par le soleil et une légère brise, un champ est perturbé par le pas pressé et chancelant d'une jeune femme, armée d'un bidon d'essence. Brisant de sa présence l'harmonie parfaite de décors aux couleurs vives et presque palpables, le nonchalant inspecteur Wallander sort de son véhicule pour raisonner la jeune femme. Rien n'y fait : perturbée, effrayée, la donzelle préfère s'immoler par le feu sous les yeux interdits du policier. Le choc est immédiat : le contraste entre la beauté des images et l'atrocité de la situation fait immédiatement son effet et plonge le spectateur dans un monde étrange, intriguant, envoutant. Loin de l'idyllique image que l'on pourrait avoir du pays des rennes et de Ikea, Wallander nous présente une Suède au doux parfum d'apocalypse.
Des enfants fous tentent soudainement de s'arracher les yeux, nous confiera une infirmière, tandis que les agressions en pleine rue ne font sourciller personne. Le tout est illustré par une musique entêtante, mélange de piano, de violons et d'electro, et emballé par une mise en scène maniaque qui fait de chaque plan un véritable tableau. Régal pour tout amateur d'art, le show propose des cadrages réfléchis et une direction artistique à se damner, entre réflexions lumineuses froides et harmonieuses, couleurs transpirant de l'écran, symbolisme galopant et décors posés dans lesquels on aimerait se perdre de longues heures. Ne serait-ce que pour ces qualités formelles au caractère hypnotique et cette atmosphère désenchantée, Wallander est déjà une série incontournable.

« Ne serait-ce que pour ses qualités formelles au caractère hypnotique et cette atmosphère désenchantée, Wallander est déjà une série incontournable »

En route pour le chef-d'oeuvre
Mais comme dans toute bonne fiction, ces artifices ont également pour fonction d'illustrer au mieux tant la psychologie des personnages que leurs aventures. Avec son regard de chien perdu, sa bonhommie naissante, ses pics d'énergie dévastatrice, notre Wallander aux cheveux poivre et sel a des airs de David Mills vieillissant. Tout comme le personnage de Brad Pitt dans Seven, l'inspecteur semble avoir perdu une partie essentielle de son être, désormais seul entre une fille qui tente de le réconforter et un père artiste bientôt atteint de la maladie d'Alzheimer. Dépité, écorché vif se raccrochant à son alliance comme à un fil d'Ariane malgré son récent divorce, Wallander ne retrouve son énergie qu'au détour d'une enquête, lorsque la vie de victimes innocentes ou la morale la plus élémentaire sont en danger. C'est cette énergie qui lui permettra de résoudre des affaires dont l'envergure semble bien souvent trop énorme pour la petite ville d'Ystad (prononcez Yish-tat'). Tueur en série s'attaquant à la haute société, pirates informatiques aux ambitions dignes d'un Tyler Durden, Wallander a du pain sur la planche.

 

 Wallander


Animée par des intrigues multiples se recoupant souvent à mi-parcours (souvent deux affaires principales mises en parallèle aux soucis personnels de l'inspecteur quand ces deniers n'en font pas partie intégrante), Wallander n'a pas peur de multiplier les séquences fortes et les portraits de personnages touchants. Une combinaison qui donne naissance à des épisodes denses, haletants, dont la tension dramatique à couper au couteau n'a rien à envier à la concurrence (on pense parfois à une version plus sobre, plus visuellement noble et moins poisseuse de La Fureur dans le sang). Au milieu du spectacle, Kenneth Branagh, transformé pour le rôle, est impérial. L'acteur nous balade au gré des humeurs de son personnage, fatigué par ses incessantes quêtes, toujours animé par une énergie proche du désespoir. Les rares moments de joie qu'il connait, au détour d'une rencontre galante organisée par sa fille par exemple, en sont d'autant plus brillantes.

 

 Wallander


Véritable succès public en Angleterre (5,9 millions de téléspectateurs par épisode en moyenne), la série a depuis remporté de nombreuses récompenses (5 Baftas dont meilleure série, meilleur acteur pour Kenneth Branagh et meilleure direction artistique pour Anthony Dod Mantle) et connu une seconde saison diffusée début 2010 sur la BBC. Une saison aux intrigues légèrement moins denses, au rythme plus lent et à la portée légèrement plus terre à terre (et donc plus humaine), mais qui garde en elle ce sens incroyable de la mise en scène et ses qualités d'interprétation. Pas de quoi bouder son plaisir, donc, et l'on se réjouit déjà des rumeurs faisant état d'un renouvellement pour une troisième saison de 6 épisodes, dont 3 pourraient être des scénarios originaux.

C'est donc un véritable bonheur de pouvoir enfin la découvrir en France puisque Arte en diffuse la première saison dès ce soir 19 février. Pour les retardataires, Wallander sortira en DVD le premier mars prochain accompagnée de quatre featurettes, dont une discussion entre Kenneth Branagh et l'auteur Henning Mankell, ainsi qu'un reportage sur l'aspect visuel de la série. Vous n'avez plus aucune excuse pour rater cet indéniable chef d'œuvre télévisuel.

 

 

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