A l'inverse des saisons à rallonge américaines dépassant souvent la vingtaine d'épisodes, les séries européennes se contentent généralement de formats plus courts. Qu'il s'agisse de sitcoms ou de dramas, les programmes produits sur l'ancien continent bouclent en moyenne leurs saisons au bout de six ou huit épisodes, taquinant tout au plus la douzaine du format câblé US en raison d'un système de production différent et d'un public moindre. Un public qui s'est d'ailleurs très vite habitué cette décennie à remplacer le téléfilm du soir par une poignée d'épisodes de séries, les chaînes proposant des groupes de deux ou trois épisodes successifs en lieu et place d'un téléfilm unique à l'acquisition coûteuse. A mi-chemin entre ces deux mondes, les trois épisodes de la mini-série anglaise WhiteChapel arrivent à point nommé pour prouver une nouvelle fois que la qualité d'un programme ne dépend pas de son format.
Une mise en place classique mais solide
Avant d'accéder à sa nouvelle promotion lors d'un parcours à l'avancée fulgurante, l'inspecteur Joseph Chandler (Rupert Penry-Jones, MI-5, Match point) doit tout d'abord faire un tour à la criminelle pour se frotter à une affaire de meurtre. Parachuté à la tête d'une escouade de vieux briscards, il est rapidement mis sur l'affaire d'une jeune femme assassinée en pleine nuit de façon particulièrement atroce au sein du quartier londonien de Whitechapel. Mais alors qu'il est impossible de trouver d'éventuels témoins et que l'enquête arrive au point mort, un homme se présente et décrit l'agression dans ses moindres détails sans pour autant y avoir assisté. Sa théorie ? Le crime est la reconstitution du premier meurtre reconnu de Jack l'éventreur, célèbre tueur en série de la fin du XIXe siècle. Faut-il vraiment s'attendre à une nouvelle série de cadavres ?
"Impossible de ne pas se laisser prendre au jeu de la chasse au tueur"
En raison de son format, cette mini-série produite et diffusée sur ITV début 2009 ne perd pas de temps et introduit vite ses personnages, non sans brasser une certaine quantité de clichés. Jeune et dynamique, l'inspecteur Chandler va tout d'abord faire le fier mais révèlera très tôt sa véritable nature face au vétéran et bourru Ray Miles (Phil Davies, Le rêve de Cassandre), sur le point de partir à la retraite. Tout comme ses collègues, ce dernier se comporte comme un fonctionnaire ayant déjà tout vu et tout entendu face à un arriviste ne pouvant réprimer un haut le cœur à la vue de son premier cadavre. Habitué aux théories farfelues des citoyens bien intentionnés, Miles considère les élucubrations du "ripperologiste" (ou spécialiste en Jack l'éventreur, the ripper en anglais) comme du parasitaire de premier ordre. Mais porté par son enthousiasme et sans doute par une bonne dose de naïveté, Chandler, tout comme le spectateur, jauge cette piste avec tout le crédit qu'elle mérite, et il faudra attendre l'apparition d'un second cadavre - fruit d'une nouvelle reconstitution macabre et méticuleuse - pour que tout le monde soit enfin au diapason.
Cependant, et malgré ces prémisses cousus de fil blanc, le premier épisode de Whitechapel arrive à installer une atmosphère pesante et tenace. Ce tour de force, la série le doit tout d'abord à une mise en scène pudique et étouffante : nombreux hors champs, cadres serrés, effets de montage chocs même si un peu systématiques, scène nocturnes monochromes où noir et orange règnent en maîtres. Et la peinture astucieuse des protagonistes d'enfoncer le clou. Initialement dépeint comme un arriviste de première, le jeune inspecteur en chef n'est pas dénué d'une humanité ne tardant à se rappeler à lui. Dans un premier temps frustré par le piétinement de l'enquête, il perd les pédales et tente de garder la tête hors de l'eau en se raccrochant à une illusion de contrôle, allant jusqu'à faire un procès à la tenue vestimentaire de ses collèges ("Prenez une douche, mettez une cravate, ayez au moins l'air de véritables policiers !"). Face au mur infranchissable, il prendra conscience d'une nouvelle idée de la réalité, celle de la rue et des citoyens évoluant loin des hautes sphères du pouvoir, et devra choisir entre sa carrière et son intégrité.
Les autres personnages ne sont pas en reste, qu'il s'agisse de son second, vieux policier blasé mais rusé comme un renard, ou encore de l'équipe dont il a la charge, bien lente a se mettre en marche et travaillant dans les cadres rigides d'une administration ampoulée. Tous apportent à l'intrigue un petit supplément d'âme appréciable. N'oublions pas le fameux "ripperologiste" incarné par l'excellent Steve Pemberton (La ligue des gentlemen, Psychoville), un acteur dont la bonhommie et la jovialité aident à rendre son spécialiste passionné, excentrique et touchant, gagnant sa vie en faisant visiter à sa façon le quartier chargé d'histoire aux touristes.
Ripper, où es-tu ?
Au fil des épisodes, la mythologie tournant autour de Jack l'éventreur gagne en puissance, la série n'hésitant pas à aborder les nombreuses hypothèses, théories et courants de pensée ayant fait leur apparition au cours des âges sur l'identité du légendaire tueur de prostituées. On imagine à ce titre que les scénaristes Ben Court et Caroline Ip sont devenus de véritables experts en la matière, chaque meurtre étant décrit et appliqué dans les moindres détails (position du corps, nature des plaies et lacérations, lieu de l'action) pour coller à une réalité historique ou fantasmée qui apporte toute son énergie à l'enquête. On pense inévitablement au From Hell des frères Hughes mais aussi au Seven de David Fincher, tant pour la production design torturée que pour cette chasse au serial killer maniaque, personnage insaisissable dont l'appartement ressemble comme deux gouttes d'eau à celui du tueur aux sept péchés capitaux.
Au final, si elle n'évite pas les passages obligés, entre ses astuces narratives éculées (le duo de flics dépareillés), quelques révélations presque sans surprises ( le suspense entourant le tueur : arrivera-t-il encore à tuer ? S'échappera-t-il ?) et une résolution en demi-teinte bien qu'efficace, nuancée et parfaitement logique, Whitechapel gagne à être vue pour le voyage qu'elle propose. Un voyage saisissant et riche en détails, aussi amusant et ludique (impossible de ne pas se prendre au jeu de la chasse au tueur) que foncièrement dépaysant, et dont les décors poisseux et les personnages attachants nous hantent encore longtemps après la vision. Un point d'autant plus satisfaisant qu'une seconde saison est déjà en chantier et nous permettra de retrouver tout ce petit monde autour d'une intrigue se basant cette fois sur les frères Krays de sinistre mémoire.
Énorme succès en Angleterre où elle fut suivie par une moyenne de plus de 8,7 millions de téléspectateurs, Whitechapel est assurément une mini-série à ne pas manquer.
Les trois épisodes de Whitechapel seront diffusés à 20h45 sur Arte ce vendredi 18 décembre.

L'histoire : Avant d'accéder à sa nouvelle promotion lors d'un parcours à l'avancée fulgurante, l'inspecteur Joseph Chandler doit tout d'abord faire un tour à la[…]
L'histoire : Sur un coup de coeur, deux frères s'offrent un voilier qu'ils baptisent "Cassandra's Dream". Une vraie folie car ni l'un ni l'autre n'ont réellement[…]
