Par David Brami - publié le 24 mars 2008 à 04h01 ,
MAJ le 25 septembre 2009 à 13h47 - 0 commentaire(s)
Un vitrail coloré. Tandis que résonnent les dernières notes de la Toccata et fugue en ré mineur de Jean-Sébastien Bach, une silhouette se détache en contre-jour. Percussion. Sons distendus électroniques. La silhouette descend de son pied d’estale et se met à courir vers la caméra pour glisser et, rejoint par deux autres silhouettes, s’enivrer de cette musique énergique, plongeant dans la frénésie d’une chorégraphie magnifique, sur-vitaminée et sur-découpée. En quelques secondes, on retrouve figurativement l’esprit de Skins, jeune série anglaise déjà évènement à l’issue d’une première saison aussi choc que jouissive, à mi-chemin entre le réalisme cru et le surréalisme circonstanciel. Entre le drame d’une noirceur abyssal et le burlesque so british.


Mais immédiatement, on est également stoppé net par l’appréciation de cette scène : Maxxie, jeune homme dynamique qui vient de participer à la chorégraphie demande son avis à Tony qui est censé avoir vu la chose. Celui-ci, vague, distant, perdu dans un esprit qui vagabonde, met quelques secondes à redescendre sur terre pour se fendre d’un « It’s Ok ». Trois mots qui résonneront lourdement dans l’esprit de fans alors que le fameux monsieur était dans la première saison le leader fer de lance de toute la communauté de jeunes esprits tantôt délurés, tantôt perdus de la série. Depuis l’évènement choc qui acheva la saison dernière, le roi est tombé, sa couronne s’est brisée et ses sujets errent désormais sans direction. En deux regards et une réplique, Skins nous annonce que, tout en restant dans le ton, cette saison sera le contre-pied de la précédente.


Contre-pied au niveau de son traitement alors que la petite bande sera non pas enfermée sur elle-même et jetant un œil vers l’extérieur, mais perdue au dehors et tentant (vainement ?) de se reconstruire. Disparue la sécurité rassurante d’un leader qui a perdu une partie de ses facultés cognitives et dont la mémoire ressemble à une montagne de gruyère. Sa petite amie Michelle cherche alors dans la moiteur de la nuit un nouveau prince protecteur, Sid, son meilleur ami, se cache, évitant d’affronter les faits. Quant aux autres, ils tentent tant bien que mal de continuer à vivre. Mais alors que cet éclatement va permettre une dissection nouvelle des personnages dépeints, tandis que chaque épisode continuera de porter le nom d’un protagoniste et de s’atteler à la narration d’une tranche de vie particulière, les thématiques abordées ici dépassent le simple genre de la série torturée pour ados.


Cette nouvelle saison choisira ainsi de jouer avec ses propres codes afin de visiter de nouveaux univers narratifs : ainsi, alors que le premier épisode, entre retrouvailles et déchéance, continue de jouer dans la cours de la fable sociale, entre évolution personnelle, et état des lieux, les épisodes suivants vont puiser à droite à gauche toutes sortes de thématiques afin de faire de cette seconde saison une compilation de genres. Dès le second épisode, on flirte ainsi du côté du thriller genre Liaison fatale mâtiné de film musical (une petite nouvelle s’éprend de Maxxie et imagine qu’en l’embrassant, celui-ci oubliera son homosexualité, le tout pendant la préparation d’une représentation théâtrale), tandis que les épisodes suivant lorgneront du côté du drame familial déchirant (Sid voit son père dépasser ses limites avant un final bouleversant), du film de vacances entre festivités et drame sentimental (Michelle veut fêter son anniversaire à la mer, et débarque une autre trouble fête), de la fable sociale côté monde du travail (Chris en fait la connaissance) ou encore du récit initiatique (Tony tente de reprendre ses marques et de reconquérir son passé lors d’une visite à l’université). Un panel de genres traité de manière sensée et constructive, alors que la toile de fond de la série continue de s’étoffer, et les protagonistes de se construire et d’évoluer.


Sentimentalement, beaucoup de choses vont donc changer cette saison : Tony étant à l’écart, Michelle ira ainsi de bras en bras, cherchant le repos alors que Sid, toujours aussi susceptible (et peu gâté par une storyline convenue qui frustre autant qu’elle énerve), va envoyer paître sa douce, dévouée et fragile Cassie sur un coup de tête, et celle-ci de perdre à nouveau ses repères. Le spectateur aura de ce fait du mal à se décider entre pseudo réalisme du monde adolescent et calibrage scénaristique un peu grossier, mais tout continuera de se mettre en place afin d’offrir les éléments d’un drame shakespearien sauvé par l’amitié que se vouent les parties en présence. Evidemment, ces quatre têtes couronnées ne seront pas les seules à lutter dans de grandes joutes sentimentales alors que Chris et Jal se rapprocheront dangereusement tandis qu’Anwar fera les frais de l’attention que la jeune Sketch, entre timidité et dérèglement mental, accordera à un Maxxie dont elle essayera de se rapprocher par tous les moyens.


On reste donc malgré tout bien dans Skins, même si le côté déprimant façon Les Années Collège de la première saison s’efface en étant géré de meilleure manière (variété des intrigues, moins de longueurs…). Plus dynamique, plus variée, cette nouvelle saison reste toujours servie par sa magnifique distribution à laquelle viennent s’ajouter quelques guests de choix, comme la participation de l’humoriste Bill Bailey (Black Books), Sean Pertwee (Dog Soldiers, Doomsday) en proviseur salace ou Mark Heap (Green Wing) dans une partition surprise. Et bien entendue, la partition musicale sera encore une fois au top. Avec une saison allant de l’évolution vers une maturité difficile alors que la précédente se voulait peinture d’une jeunesse déstructurée, cette nouvelle fournée d’épisodes de Skins narre donc la reconstruction d’un château de cartes complexe, à l’image de celle de son personnage pivot ici majoritairement absent, soutenu ou abandonné, forcé par l’impuissance de se reconstruire intérieurement afin de mener le monde vers un happy ending forcément incertain, dans un monde où l’attirance et la répulsion de caractères électrons libres est tributaire des aléas de la nature humaine. Un combat qui fait encore une fois de Skins une série tordue, fun et poignante, et donc forcément jouissive.

David Brami




Vos réactions


logAudience