On pourrait penser à la vision des premiers épisodes de Fringe d'avoir affaire à un énième récit paranoïaque, dans lequel il ne faut faire confiance à personne, tant même les êtres les plus proches dissimulent leur véritable identité. La présence des métamorphes (les "shapeshifters"), qui infiltrent notre dimension en prenant n'importe quelle apparence, tendrait à confirmer cette lecture. Voilà en effet une belle réminiscence des grandes heures conspirationistes des Body-Snatchers, initiées par L'Invasion des profanateurs de sépultures de Don Siegel en 1956 et devenu, de The Thing de Carpenter jusqu'au tout récent Invasion (2007) d'Olivier Hirschbiegel, une figure classique de l'épouvante. Et si l'ami, l'amant ou le parent n'était que l'apparence de l'être aimé, substitué par quelque horrible usurpateur ? Fringe reprend cette mythologie, notamment lorsque l'Agent Charles Francis est remplacé par une de ces créatures, mais généralise tellement cette inquiétude qu'elle contamine jusqu'aux personnages eux-mêmes, que l'on découvre comme incertain de leur propre identité. La question n'est plus "qui est cet inconnu que je prenais pour un ami ?", mais bien : "qui est cet inconnu que je prenais pour moi ?"...

Revenons un peu en arrière pour voir comment Fringe présente et traite de cette crise d'identité, et en fait son passionnant moteur narratif, au point de devenir la thématique centrale de la vertigineuse troisième saison.
Another Olivia Dunham
La story-arc qui ouvre Fringe est déjà symptomatique du glissement de l'interrogation de l'autre à soi-même, de la subjectivisation de l'inquiétude de la crise d'identité. John Scott, le collègue et amant d'Olivia Dunham, est démasqué dès le pilote comme un agent double et son rapprochement avec l'héroïne comme purement instrumental. Sauf que ses motivations sont sans doute plus complexes que cela, et que la trahison n'est peut-être qu'un leurre... On est d'emblée dans les eaux identitaires d'Alias, où un faux-semblant en cache un autre, plus subtile encore. Mais le masque sous le masque n'est qu'une première couche : le véritable sujet de Fringe se dévoile lorsque l'esprit d'Olivia est "synchronisé" avec celui de son ancien amant. Plongée dans une cuve l'isolant du monde, droguée au LSD, l'agent va alors communiquer avec l'être qu'elle pensait à tort connaitre, au point que ses souvenirs à lui vont se fondre avec les siens. L'inconnu craint est alors intériorisé. Ce n'est plus de lui que Dunham doute alors, mais bien d'elle-même, puisque les souvenirs auxquels elle n'est pas sûr de pouvoir faire confiance sont maintenant les siens.

La question posée n'est alors plus de connaitre les autres, mais de se connaitre soit même. Et la tâche, quand elle semble aussi impossible, est autrement plus inquiétante. Rapidement, en effet, ce n'est plus seulement les souvenirs des autres, êtres proches dont elle a absorbé la mémoire comme John, qui vont rendre la personnalité d'Olivia si fuyante, mais aussi les multiples possibles de sa propre personnalité. La thématique de l'univers parallèle ne pose en effet que cette fascinante question : "si quelques-uns de mes choix avaient été différents, quel autre serais-je ?". Olivia Dunham rencontre cet autre, et le devient même au début de la saison 3. Sa mère encore en vie, libérée d'une enfance traumatisante entre les expériences du docteur Bishop et un beau-père abusif, cette autre Olivia Dunham a tout pour rendre la nôtre jalouse et envieuse. Il lui faut alors passer outre cette déception de ne pouvoir être elle, accepter son passé qui détermine son présent et faire le deuil d'une autre identité possible pour embrasser celle qu'elle a. Au deux-tiers de la troisième saison, un long chemin a été parcouru par Olivia dans cette réalisation de soi. Les scénaristes lui offrent alors un très inventif voyage au cœur de sa conscience (une sorte de version animé d'Inception) qui lui permet enfin de se retrouver totalement.
See you in another life, brother !
Cette confrontation à un autre soi-même menant à l'acceptation de sa propre identité est au cœur de la saison 3 de Fringe, et concerne véritablement tous les personnages. Le miroir de l'univers parallèle ne montre en effet pas qu'une Folivia : tous les personnages (Peter excepté) ont droit à leurs alter-egos. Le cas de Walter permet de gommer tout manichéisme à la guerre entre les univers décrit dans la série. On voit ainsi à un beau moment Walter-ego refuser de tester des enfants alors que le scientifique que l'on connait n'a pas hésité à le faire quelques années plus tôt. C'est ici l'expérience qui donne ses raisons au même homme. L'un a vu son fils disparaitre et a développé une compassion pour les enfants, l'autre, désireux de renvoyer Peter dans son propre monde, n'hésite pas à utiliser en 1985 les enfants des autres comme cobayes.
Cette thématique de l'altérité, de la quête de soi dans un devenir autre trouve diverses incarnations tout au long des enquêtes présentées dans la troisième saison. Il s'agit tantôt d'un handicapé mental au Q.I. surdéveloppé par des expériences refusant de revenir à son état initial (épisode 3 : The Plateau), de shapeshifters tellement infiltrés qu'ils deviennent la personne dont ils ont usurpé l'apparence (épisode 4, au titre qui se réfère au Philip K. Dick de Blade Runner, traitant de cette thématique : Do Shapershifters Dream of Electric Sheep ?), de personnes perdant leur mémoire (épisode 6 : 6955 kHz), ou d'une fiancé de Frankenstein réanimée sans que son créateur ne retrouve l'être qu'il recherchait (épisode 9, Marionnette)... Et même quand les personnages regardent Casablanca, les dialogues de Bogart résonnent avec leur parcours : "Who are you really, and what did you do before ? / Qui est tu réellement, et qu'as-tu fait avant ?".
Tout le monde est à la recherche de son passé, et scrute les moindres variations de celui-ci pour arriver à une connaissance réelle de soi-même. Échoués sur une île déserte (Lost), pris dans des aventures d'espionnage (Alias, M:I:III, Undercovers), explorant des galaxies lointaine (Star Trek), ou tombant simplement amoureux (Felicity), les personnages créés par J.J. Abrams se jettent inlassablement dans cette quête d'eux même. Fringe nous offre un nouveau et passionant voyage intérieur en plaçant cette crise d'identité en son centre.
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