Evènement majeur dans le monde des séries l’année dernière, la grève des scénaristes a paralysé le tout Hollywood pendant 100 jours. Un coup particulièrement dur pour l’industrie télévisuelle qui travaille presque en flux tendu quant à la production de ses programmes. Ainsi, les sitcoms, tournées la semaine de leur diffusion, ont été les premières touchées par l’évènement avant que les formats plus longs n’arrivent à court d’épisodes quelques semaines plus tard. Certaines s’en sont relativement bien sorties : Desperate Housewives en a profité pour reconstruire un plateau dévasté par un ouragan scénarisé, Lost a pu bénéficier du retour critique de son public et d’un temps de réflexion, Shonda Rhimes a décidé de faire plaisir à tout le monde en offrant des ‘
happy end’ provisoires à ses personnages. D’autres n’ont malheureusement pas eu cette chance, et ont vu leurs saisons gravement amputées (Heroes, Terminator : The Sarah Connor Chronicles), tandis que d’autres ont tout bonnement été annulées (October Road,
…). Un véritable coup dur tant pour le spectateur que pour l’industrie qui aurait d’après certaines estimations, perdu plus d’un milliard et demi de dollars dans l’entreprise. Et bien devinez quoi : il est possible que l’on remette cela cette année avec cette fois la grève des acteurs ! Mais revenons un peu en arrière.
Depuis la fin de l’année dernière, l’association des producteurs de télévision et de cinéma (ou AMPTP), qui réunit tous les moguls des grands studios de production, est entrée dans une phase de négociation qui devait la voir renouveler son partenariat avec les grands syndicats de l’industrie audiovisuelle. Mais près de leurs sous et entêtés comme pas deux, ils ont dû alors vivre cette satanée traversée du désert que fut la grève afin de voir les scénaristes enfin accepter les nouvelles conditions d’un contrat, ceux-ci étant finalement au pied du mur après avoir maintes fois refusé les termes d’un accord qui ne leur semblait pas raisonnable. Voyant dans l’exploitation des ‘nouvelles technologies’ (peut-on encore les qualifier ainsi ?) une véritable manne financière, les studios avaient en effet traîné les pieds quant à la négociation des droits d’exploitation du travail des scénaristes sur les nouveaux médias que représentent en partie Internet et la vente en ligne. Un début d’année qui vit également le syndicat des réalisateurs reconduire ses accords avant que les négociations ne débutent en Avril dernier avec la Screen Actors Guild (ou SAG), la guilde des acteurs professionnels de cinéma et de télévision. Des négociations qui n’aboutirent malheureusement (ou devrait-on dire évidemment) à aucun résultat convenable quelque soit la partie, même à l’issue de leurs prolongations.
Tandis que l’AMPTP se retire alors de la table des négociations le 5 Mai pour entamer des pourparlers avec la fédération des artistes de radio et de télévision (ou AFTRA), la SAG est convaincue d’une chose : les producteurs n’avaient dés le départ aucune intention de négocier. Repoussant les discussions au 28 Mai, l’AMPTP espère en effet, d’après les membres de la guilde des acteurs, réussir à signer un contrat avec les artistes de l’AFTRA afin de s’en servir pour revoir les prétentions des acteurs à la baisse. Des prétentions qui stipulent que chaque apparition d’un acteur se doit d’être payée, surtout si les producteurs en retirent un profit. Une revendication qui va donc à l’encontre des demandes contractuelles des producteurs qui souhaitent bénéficier d’un droit de diffusion gratuit et sans demande d’autorisation de 5 minutes de programme pour les séries et de 10 minutes pour les longs métrages. De même, concernant l’exploitation DVD, les producteurs demandent 3 ans de plus afin de jauger du marché et de ses retombées (soit la durée de renouvellement du contrat) tandis que les studios Disney ont à eux seuls enregistré une hausse de leurs profits de 22% depuis de début de l’année, lorsque que la grève des scénaristes battait son plein. Il serait donc question ici d’appliquer une stratégie qui a déjà fait ses preuves lors de la grève des scénaristes : pousser le camp adverse à la discorde et à la négociation forcée alors qu’il ne reste plus aucune autre solution.
Comme prévu, un accord de principe est signé entre l’AMPTP et l’AFTRA, la présidente de cette dernière, Roberta Reardon, étant convaincue d’avoir fait une affaire afin de ne pas handicaper ses membres par des négociations trop lourdes. Du côté de la SAG, c’est la déconvenue. Commence désormais une supposée guerre froide voyant s’opposer l’AFTRA et la SAG, les membres de cette dernière étant accusés de s’opposer à ce nouvel accord, puisque considéré comme spoliant les droits de ses adhérents. De fausses accusations sont même faites portant sur l’implication de Tom Hanks et de George Clooney dans ces manigances, même si elles sont rapidement démenties. Mais la gène est bien réelle et le 9 juin, un rassemblement est même organisé par les membres de la SAG et certains membres de la guilde des scénaristes (ou WGA) devant les locaux de l’AFTRA afin que ces derniers ne donnent pas leur accord à la ratification du récent contrat. Rien n’y fait, et l’AFTRA demande gentiment à la SAG de se mêler de ses affaires, menace de procès à la clé.
Le 30 Juin, l’AMPTP décide de lancer une offre de dernière minute à quelques heures de la fin du contrat la reliant à la SAG (celui-ci s’achevant en effet le 1er juillet), une offre que la SAG refuse puisque n’abordant bien évidement aucun des points sensibles que la guilde aimerait réviser. Et tandis que le 8 juillet, l’accord signé par l’AFTRA est ratifié (la SAG l’accusant d’avoir donné la priorité de vote à ses membres exclusifs alors que certains lui sont aussi affiliés), l’AMPTP en profite pour accuser la SAG d’une grève silencieuse dès le lendemain. En fait de grève silencieuse, les producteurs expliquent qu’ils ne veulent plus se lancer dans de grandes entreprises avec la menace d’une grève, même si la SAG n’a jamais pour le moment donné de signe dans ce sens, et a signé dans l’intervalle près de 500 contrats avec des producteurs indépendants. C’est cette mauvaise foi manifeste que la SAG décide de mettre en exergue.
Le 17 juillet, la SAG édite à cette intention un document de quatre pages, intitulé It’s NOW media. L’AMPTP ne cessant de clamer la précarité des ‘nouveaux médias’ (ou ‘new média’), la guilde des acteurs décide en effet de faire tomber le rideau en dévoilant une liste de 38 faits importants ayant pris place depuis le début de l’année, et prouvant à quel point ces ‘nouveaux médias’ ne sont plus nouveaux depuis longtemps et font les beaux jours des studios et de leurs accords à tout va. Face aux producteurs clamant une baisse de fréquentation de 48% des sites Youtube et Myspace, la guilde des acteurs oppose des faits qui non seulement prouvent que l’industrie est florissante, mais qui soulignent également l’avantage que trouveraient les producteurs à ne rien payer pour la diffusion de programmes sur le Net, sur lequel « tout » serait disponible, « tout le temps » et « de n’importe où dans le monde ». On trouve entre autres ici un accord signé par ABC et Cox média afin de trouver une solution pour empêcher les spectateurs de zapper les plages publicitaires, CBS et NBC offrant à la diffusion gratuite leur catalogue de séries classiques, Fox et NBC qui lancent leur service de diffusion gratuit Hulu (des films et des séries diffusés gratuitement avec quelques publicités), une étude soulignant que les publicités en ligne sont plus effectives que celle diffusées à la télévision, un rapport signalant que sur le seul territoire américain, plus de 10 milliards de vidéos en ligne ont été visionnées entre Février 2007 et Février 2008 ou encore un accord permettant à Netflix et Microsoft de proposer à leurs adhérents un catalogue de plus de 10 000 titres, films et séries inclus.
Malgré la démonstration, l’AMPTP reste de marbre, estimant que le contrat du 30 Juin dernier, proposant tout de même l’équivalent de 250 millions de dollars de hausse par rapport au précédent, est véritablement leur dernière offre. Et alors que la SAG annonce sa volonté de faire appel à un médiateur fédéral pour résoudre le conflit, l’association des producteurs propose de rendre le contrat rétroactif si celui-ci est signé avant la fin Août, estimant que les membres de la guilde sont en désaccord avec leurs décisionnaires. A l’aube d’une nouvelle élection de ses dirigeants, la SAG procède en conséquence à un sondage dont les résultats sont connus le 18 Septembre. Et malgré l’abstention de 10% de ses quelques 10 000 membres, le résultat est sans équivoque. Ainsi, 87,27% estiment que l’accord proposé par les producteurs est inacceptable et qu’il faut continuer à trouver une meilleure solution. Des résultats aussi choquants pour la présidente de l’AFTRA, jusqu’ici prônant le bon droit de sa décision sur l’accord signé à la va-vite avec les producteurs, que pour l’AMPTP, estimant par dépit que ces derniers chiffres n’ont aucune valeur.
Où en est-on aujourd’hui ? Destinée à ne pas baisser les bras, la SAG a demandé le 29 Septembre dernier à l’AMPTP de revenir à la table des négociations. Mais devant un nouveau refus, elle commence sérieusement à envisager la grève. Après l’élection de ses nouveaux directeurs, la guilde tente désormais l’opération de la dernière chance et demande l’aide d’un médiateur fédéral pour résoudre la crise. Une médiation qui devrait durer entre 30 et 45 jours et déboucher sur le vote de la grève si aucune solution n’est trouvée d’ici là. Si cette grève a lieu, il semble de plus évident qu’elle sera suivie par un nombre conséquent de scénaristes, les acteurs les ayant soutenus l’année dernière en temps de galère.
Avec une rentrée télévisuelle en demi-teinte pour la majorité des séries (celles-ci peinant à retrouver leurs audiences de l’année précédente) et des films à la production retardée pour cause de peur d’arrêt inopiné des tournages, on se demande comment l’industrie audiovisuelle américaine se sortira de cette impasse par ces temps de crise. Mais bien que les acteurs continuent de chercher des solutions (« Tout le monde espère ne pas en arriver là » était la phrase que nous avons le plus entendu de la part des acteurs au dernier festival de Monte Carlo), il semblerait que les producteurs ne soient pas décidés à changer leur fusil d’épaule.
L'oeil