Que se passe t-il lorsque le réalisateur de
Benjamin Gates décide d'orchestrer la rencontre entre les jeunes de Beverly Hills et le tueur de
Souviens toi l'été dernier sur l'île de Lost ? Harper's island ressemble à un brouillon d'idées et de genres (film d'horreur, de fantômes, drame familial, teen-movie... et même Twin peaks s'y croisent). Vous pensiez que le slasher était mort ? C'est vrai, à moins que Scream 4 ne relance le genre. Mais le slasher en série télévisée ? Oui, il fallait y penser.

Tout commence par la terrible histoire de l'île en question. Sur fond de musique « effrayante », des images banales entrecoupées de textes tentent de conférer un semblant de sérieux à l'histoire abracadabrante d'une petite ville traumatisée par un tueur sauvage. Le récit est cousu de fils blancs, mais peu importe, rien n'est vraiment pris au sérieux. Le prétexte à tout ce carnage plus qu'annoncé, c'est le mariage d'un jeune couple tout droit sorti d'un magazine pour ados. Entourés d'une bande d'amis et de quelques membres de leur famille, ils partent donc pour fêter leur union sur la magnifique (et non moins isolée et glauquissime) île d'Harper. Avant de partir avec toute cette joyeuse bande, les scénaristes n'oublient pas de nous présenter ce personnage qu'on sent principal (charmante mais pas trop jolie + traumatisée + introvertie + mère morte = merci
Scream) et nous préviennent que la suite sera ironique et sanglante en tuant d'une manière stupidement compliquée un pauvre cousin accrochée sous le paquebot qui démarre. Ne pas répondre à son téléphone (les mains attachées, sous l'eau, c'est pas facile) lui coûtera la vie. Ca promet.

Soyons clairs, la série est pleine de défauts. Parfois énormes, le plus souvent mineurs, ils sont omniprésents. Le côté « Dawson en vacances » ne joue pas en la faveur de l'histoire. Englué dans des musiques insupportables de mièvrerie, les personnages clichés (inévitable lorsqu'on veut que le spectateur se souvienne de qui est qui) déballent des dialogues complètement plats (« Ca fait 7 ans depuis les meurtres tu sais ! ») et s'enlisent dans des intrigues secondaires sans originalité (l'ex-petit ami laissé sur l'île est-il encore amoureux ? Comment Cal va t-il demander la belle Chloé en mariage ?). L'immense réseau de personnages (surtout si l'on considère la courte durée de la saison) ne fait qu'entretenir un suspense assez creux dont on se détourne rapidement. Chacun est suspecté au moins une fois, tous auraient un motif, et il est entendu que l'identité du méchant tueur sera aussi incroyable qu'insensée. Attendre plus de la moitié de la saison pour enfin voir les personnages comprendre ce qui leur arrive les rend en plus légèrement antipathiques ; du coup, leur sort nous est bien égal. Même l'héroïne, pourtant mené par une Elaine Cassidy convaincante (on l'a notamment vue chez Amenabar et Atom Egoyan), est trop agaçante pour donner envie d'être épargnée. Heureusement, les scénaristes en sont totalement conscients, et ne semblent pas du tout prendre leurs aventures au sérieux. Et on les en remercie.
Le sadisme communicatif dont ils font preuve permet ainsi de captiver les spectateurs. La blonde bimbo et son mini-caniche tout laid sont insupportables ? Pas de problème, elle sera jetée dans un trou et brûlée vive sous les yeux de son chien adoré. Le bon copain un peu gros et ses problèmes moraux/d'argent sont ennuyeux ? Sitôt installé, on le jette dans le four industriel. Et les autres s'en contrefichent royalement, lançant des « Elle doit être repartie » lorsque quelqu'un demande où est Pamela. En dehors des personnages principaux (et de quelques autres secondaires, comme Nikki la jolie barmaid), les scénaristes n'épargnent personne. Le motif du couple et de l'amour est attaqué avec une frontalité surprenante. Non seulement c'est le mariage qui a regroupé toutes ces victimes comme un troupeau dans un abattoir (en l'occurrence, l'île), mais c'est à cause de leur amour que Chloé et Cal mourront, et surtout, c'est pendant la répétition du « plus beau jour de sa vie » que la jeune et jolie mariée verra le crâne de son père transpercé par un couteau à éventrer les baleines. L'histoire finira heureusement sur l'image du couple enfin réuni, s'échappant après un dernier combat héroïque vers le coucher de soleil. Enfin presque, puisqu'après un montage touchant quoique facile de tous les amis souhaitant les meilleurs voeux aux futurs mariés, la série se terminera sur le visage de Henry. Une dernière idée perverse et traumatisante, puisque lui-même ignorait à ce moment là qu'il massacrerait tous ses amis, à commencer par sa chère et tendre fiancée à qui il jure justement un amour éternel. Les scénaristes auraient-ils vécu un divorce difficile après avoir découvert que leur cher(e) et tendre moitié n'était qu'un(e) psychopathe meurtrier(e) ? A vérifier.

La série a objectivement du mal à démarrer, mais une fois lancée, elle déborde d'énergie (à défaut d'inventivité). Les lieux communs sont balayés (l'Eglise est déserte et sombre, les couloirs de l'hôtel longs et sinueux, les sous-sols sont humides et effrayants, la forêt fait peur) et les ficelles sont épuisées rapidement (combien de fois une jolie fille se retourne-t-elle et sursaute devant son ami qui s'est sournoisement glissé dans son dos ?). Et la mise en scène suit le même chemin, des effets de lumière brumeux aux flashbacks en sépia. Pourtant, on se prend au jeu, et on s'attache même à (certains) personnages. Il faut cependant attendre le huitième épisode pour que la série prenne son envol. Le séjour vire alors brutalement au cauchemar, les cadavres sont découverts, et même la parfaite petite fiancée se transforme en dépressive agressive et jalouse. Bref, on entre dans le vif du sujet.
Basée sur un concept fort, simple et excitant (jeter des gens et un tueur ou deux sur une île isolée), la série ne s'encombre pas d'une construction scénaristique complexe. Il n'y a qu'à voir la campagne publicitaire : « 13 semaines. 23 suspects. 1 tueur. Harper's Island ». Tout est dit. Ce qui est jouissif, c'est que très rapidement le spectateur a l'impression d'être aux commandes, comme si les scénaristes nous invitaient à participer. Une fois le mariage annulé, comment pousser tous ces gens à rester pour se délecter du massacre qui commence à peine ? Enlevons la petite fille et menaçons de la tuer s'ils quittent l'île ! C'est ce qu'on espère, et c'est ce que le tueur fait. Il en deviendrait d'ailleurs presque sympathique, d'autant plus qu'il est interprété (quand on le voit) par le génial Callum Keith Rennie (Leoben dans Battlestar Galactica et rockeur défoncé dans
Californication, qui dit mieux ?). La série se transforme alors en huis-clos, l'île faisant figure de prison. Une prison surréaliste qui cache un réseau de couloirs souterrains (passons) qui la relie à l'esprit torturé des tueurs. Et de la même manière que les méchants sont toujours plus proches qu'on ne le croit, chaque belle façade semble renfermer sa porte secrète et condamnée. Le groupe est séparé, la nuit tombe d'un coup, le téléphone et l'électricité sont coupés, les bateaux explosent, les révélations horribles fusent, et finalement, la seule chose dont ils sont épargnés, c'est un ouragan (dommage, mais bon il pleut). La série prend même des allures de Cluedo géant (la soeur, dans le salon, avec un sécateur dans le dos !).
Les mêmes éléments font la force et la faiblesse de cette série qui ne dépassera pas sa première saison (en même temps, on se demande à quoi aurait rimé une suite). Son manque de sérieux, son humour et ses références destinées aux amateurs du genre (
Massacre à la tronçonneuse,
Scream,
Saw) sont évidemment amusants, mais poussent le spectateur à se détacher des personnages et de l'histoire. Alors oui, c'est clairement divertissant, voire prenant si on aime le genre, mais comme un cauchemar inoffensif, on l'oublie dès qu'on se réveille.