On le savait depuis longtemps, la série Kaamelott commençait vraiment à prendre trop d’importance pour ne pas atterrir un jour ou l’autre sur le grand écran. Preuve en est, son créateur Alexandre Astier a prévu de clore la saga via trois longs-métrages. Pourtant, on ne s’attendait pas à voir la comédie débarquer sur les toiles d’ici là. On avait tort : dans le cadre du festival humoristique
Paris fait sa Comédie, le grand Rex parisien a, mercredi 25 Mars dernier, accueilli pour son ouverture les premiers épisodes du Livre VI de l’œuvre. Et quel spectacle ! Fouille grouillante comprenant certains spectateurs déguisés pour l’occasion, salle comble… et surtout une ambiance électrique, qui vit son apogée lorsque Alexandre Astier fut accueilli par une standing ovation glorieuse, venu introduire les 6 premiers épisodes sur 9, présentés en avant-première à la séance matinale (les chanceux du soir ont pu en voir 7). Pour ceux qui n’étaient pas encore convaincus, oui, il existe bien un phénomène Kaamelott.
Ce phénomène, il débuta un soir de Janvier 2005 alors qu’en lieu et place des
Caméra Café habituels, une petite shortcom atypique fit son apparition, parlant de table ronde, du roi Arthur et mettant en scène avec un ton pour le moins surprenant, des personnages ne cessant de s’avoiner. Considérée comme une série de plus par beaucoup, elle voit pourtant son premier épisode (
Heat, dans lequel Arthur, Léodagan et Perceval sont bloqués face à une troupe ennemie) résonner curieusement dans le cœur de certains amateurs de comédie décalée, immédiatement séduits par l’entreprise. Un coup de cœur confirmé dès le lendemain avec une sombre histoire de tarte aux myrtilles immangeable. Depuis, le bouche à oreille et les diffusions successives aidant, Kaamelott s’est empressée de séduire une foule toujours plus grande, imposant son créateur, mais aussi scénariste, réalisateur compositeur, interprète et acteur principal Alexandre Astier comme un incontournable non seulement de la comédie, mais également de la création artistique sincère et respectueuse. Un caractère de geek qui lui valut d’ailleurs de passer en bonne place dans le documentaire
Suck my Geek.
Livrant sur un plateau l’histoire des chevaliers de la table ronde et du roi Arthur, Kaamelott est une géniale comédie alternant humour tantôt gras tantôt subtil avec un savoir-faire qui déride inlassablement les zygomatiques, tout en portant une attention toute particulière tant à la mythologie de son univers, riche, fouillée et documentée, qu’à l’hommage référentiel (de l’
Excalibur de John Boorman à
Star Wars). C’est cette implication et cette attention constante qui a inévitablement poussé la série à évoluer vers une tonalité plus grave, alors que les complots, les amours et les légendes prenaient corps sous la plume de son auteur et les yeux émerveillés des spectateurs. Ne perdant pas de vue la fibre comique de la série, Alexandre Astier s’est donc vu pousser son bébé vers plus de noirceur, celle-ci culminant à la fin de la saison dernière alors qu’Arthur, déchu, dépité et arrivé à une impasse, tente de s’ôter la vie. Un moment idéal pour revenir sur les racines du personnage et éclaircir certains faits simplement évoqués jusqu’à présent au détour d’une conversation ou d’une rencontre chargée en pathos.
Ainsi, le livre VI de Kaamelott va se pencher sur la genèse du personnage. Et étrangement, elle s’ouvre sur une inattendue séquence de sexe. Pas de doute : nous sommes bien à Rome, capitale d’un empire de conquêtes, d’orgies décadentes. Guidée par une autorité de planqués incompétents dont le seul passe-temps est de faire des reproches à ses subordonnés, Rome stagne. Et forcément, stagne d’autant plus au mur d’Adrien, où ses troupes piétinent depuis des années, tenus en respect face à de multiples armées de barbares. La solution ? Monter une alliance guidée par un romain d’origine bretonne. Et les sénateurs de s’empresser de mettre la main sur Arthur, qui, 15 ans avant les évènements du Livre I, n’est qu’un simple soldat dans la milice de la cité, ignorant tout de ses origines si ce n’est qu’il a retiré une épée d’un roc vers ses 5 ans guidé par un étrange barbu.

La suite, on croyait la connaître à force d’annotations et d’anecdotes, et pourtant. Présentés devant un public respectueux (un silence religieux règne lors des premières minutes de la projection) qui ne tardera pas à s’esclaffer dans une ambiance bon enfant quelques minutes plus tard, les épisodes surprennent, non tant par leur maîtrise (le scénariste nous a habitué à de la haute volée narrative) que par leur contenu. A la croisée de la légèreté des premiers livres et de la gravité des derniers,
Arthurus Rex (c’est donc le nom de ce nouveau livre) introduit savamment non seulement les racines de ce que sera le futur roi de Bretagne (ses amitiés, son éducation, son évolution mentale et militaire et sa relation avec de premiers mentors riche en enseignements), mais fournit également un ajout mythologique incroyablement complet et jouissif à la série telle que nous la connaissions jusqu’à présent. Ainsi, l’apparition de Léodagan (Lionel Astier) ouvre la marche à l’introduction de nombre de personnages familiers de la série, chaque séquence s’annonçant comme une potentielle pochette surprises. Parmi elles, celles introduisant les personnages de la dame du Lac (Audrey Fleurot), de Bohort (Nicolas Gabion), de Karadoc (Jean-Christophe Hembert) et de Perceval (Frank Pitiot, pour ne parler que de celles-là) sont particulièrement savoureuses, d’autant que dans la majorité des cas, le simple look de ces protagonistes, ici plus jeunes d’une quinzaine d’années, a tout d’orgastique. Et si l’on ajoute à cela la présence de guests d’honneur aussi mémorables que bienvenus (
Pierre Mondy, Patrick Chesmais,
Tchéky Karyo, Manu Payet…), vous aurez une idée de ce qui vous attend.

Si la mise en scène avait déjà progressivement évolué à travers les précédentes saisons (prises de vue en extérieur, travellings), elle prend ici une toute nouvelle épaisseur dans les décors du Rome de HBO, donnant une nouvelle dimension épique à la série. Ici, elle n’avance plus sur des acquis imposés d’office, mais construit littéralement les faiblesses, les impératifs et les audaces de ses protagonistes, validant leurs réactions futures de façon aussi surprenante que logique. Ici, le génie de son auteur se fait donc plus brillant que jamais, l’œuvre dépassant nos espérances à tous les niveaux tant ce point de départ dans le temps explique des zones d’ombre que nous ignorions jusque là alors qu’elles nous aveuglaient depuis le début. A la lumière de ces révélations, Kaamelott n’est plus seulement la simple comédie génialement burlesque qu’elle était à ses débuts, ni même un œuvre qui raconte la légende. Aujourd’hui, Kaamelott EST cette légende. Et l’on attend d’autant plus fébrilement (tout comme ces spectateurs en transe, croisés lors de l’évènement) la diffusion sur M6 de ces épisodes et de leur suite avant une conclusion dont la portée s’annonce au bas mot royale. Tout simplement.