Si le public féminin (et plus précisément la fameuse ménagère de moins de 50 ans) se passionne généralement pour les drames à forte connotation sentimentale, le show policier est à n’en pas douter celui qui rassemble la gente masculine devant les écrans. Proposant une structure simple et efficace (un crime, une enquête, une résolution), le genre promet en effet de remplir une charte pour le moins séduisante : une similitude certaine avec l’illustre jeu des gendarmes et des voleurs, de l’action, un soupçon de violence et de suspense, et une justice qui triomphe généralement à la fin. Le succès de séries telles que Les Experts et ses dérivées, NCIS : enquêtes spéciales, Bones, Cold Case, FBI : Portés Disparus et autres Esprits Criminels (pour n’aborder que les plus récentes) ne saurait mentir. De nos jours, le cop-show ne cesse de se diversifier, fourmillant d’idées et d’angles d’attaque divers (science, analyse du comportement, adjonction d’un conseiller spécialisé..). Lui-même passionné par l’exercice depuis des années, le scénariste et producteur Rand Ravich (
Le Syndrome de Stendhal, Intrusion) décide de s’engouffrer dans la brèche en abordant le sujet de façon originale : dans un monde où la colère et le désespoir priment avant tout, Ravich va construire son intrigue autour d’un homme à la sérénité désarmante.
Charlie Crews (
Damian Lewis,
Frères d’Armes, Dreamcatcher) est à nouveau flic. A vrai dire, il l’était déjà en 1995 avant qu’une enquête ne le désigne comme l’assassin d’un de ses partenaires et de la famille de ce dernier, et ne l’envoie croupir en prison. Heureusement pour lui, une avocate acharnée aura l’idée d’utiliser les dernières techniques d’investigation pour prouver que l’ADN du tueur en question n’est pas le sien. Et Charlie d’être enfin libre douze ans plus tard, assis sur un dédommagement de 50 millions de dollars. Roué de coups en prison puisque ancien membre des forces de l’ordre (le monsieur a passé plus de temps à l’infirmerie que dans sa cellule), Charlie a cependant trouvé un moyen de survivre à l’enfer : se plonger dans la littérature Zen et adopter une nouvelle philosophie de vie. A sa sortie de la prison d’Etat de Pelican Bay, Crews est donc un homme totalement transformé, altruiste, savourant chaque instant et chaque occasion de profiter de ce qui se trouve à sa portée. Tout est bon à prendre, qu’il s’agisse d’une brise, d’un fruit (et de ses vers !) ou de la possibilité de s’acheter une énorme maison et un bolide racé. Réintégrant par choix les rangs de la police au poste d’inspecteur, il aborde chaque nouvelle affaire avec une perspective peu commune qui lui ouvre un champ d’hypothèses généralement invisibles à bon nombre de ses collègues. Empathie avec les victimes afin que celles-ci se confient à lui, attention au moindre détail (un chien blessé, une attitude étrange), et surtout, des manières qui le font ressembler à un extraterrestre, tout le distingue du policier lambda

Affublé d’une partenaire qui le trouve aussi singulier qu’agaçant (la belle Sarah Shahi, Sleeper Cell, The L Word) et partageant son quotidien avec un ancien compagnon de cellule (un conseillé financier jadis condamné pour un délit d’initié), Crews n’est pas devenu naïf pour autant. Trahi par son entourage et ayant perdu sa femme, ses amis et ses collègues tout en nourrissant à ses débuts en prison un apitoiement et une volonté de se couper du monde, notre homme n’a pas fait une croix sur le passé. Une raison bien simple se cache en effet derrière son retour dans les rangs de la police : Charlie est résolu à comprendre ce qui s’est passé il y a douze ans et va secrètement s’acharner à retrouver les coupables. Perfectionniste, revanchard et minutieux, il tient chez lui un compte rendu détaillé des éléments dont il a connaissance, symboliquement placardé sur le mur d’une chambre confidentielle, un mur qu’il fera évoluer suivant ses découvertes. Effronté et bille en tête en raison de sa nouvelle philosophie (il ira même demander au nouveau mari de son ex s’il peut coucher avec elle avant de se prendre un pain), Charlie ne reculera devant rien, quitte à agacer les gros poissons. « On me dit souvent ça » répondra t’il du tac au tac dès qu’un gradé ou qu’une personnalité sensible lui lancera un « Tu fais une grossière erreur » de circonstance, suite à son effronterie bien placée. Et pour cause : l’intrigue de fond révélera bien vite qu’un véritable complot dont il fut l’infortunée victime est en place.
Nombreuses sont les séries de ce type à proposer des personnages singuliers (Monk,
Eleventh Hour, Fringe, Lie to Me,
The Mentalist, bientôt
Castle…) mais
Life a pour particularité de faire de son Charlie Crews un membre de l’appareil policier, et non un conseiller venant se greffer sur une équipe guindée. Le parti pris distingue immédiatement le show de ses concurrents, puisque ici tout est fonction de ce qui arrive à Charlie, qui ne génère donc pas qu’une simple touche d’originalité, mais offre une tonalité légère et atypique à toute la série. Bouleversant dans le
Keane de Lodge Kerrigan et rafraîchissant dans The Baker de Gareth Lewis,
Damian Lewis apporte toute l’ingéniosité et l’impertinence nécessaire au personnage grâce à une gamme d’émotions impressionnante. Tour à tour grave et inquiétant, drôle et surprenant, il est à lui seul responsable d’une grande partie de l’affectif que l’on ressent pour la série lors de la première saison. Un portrait qui va de paire avec les partis pris formels du show, puisque l’ensemble est habillé par un mélange d’inserts documentaires (témoignages face caméra de protagonistes concernés) et de musique groovy ou rock (Radiohead, Mogwai, Beck, Coldplay, Groove Armada...) ayant pour particularité de donner à l’ensemble une atmosphère aérienne, ce même lors de la découverte des victimes de la semaine.

Hypnotique lors de sa première saison, la série a cependant subi les effets d’un lifting pour la seconde. Trois des six scénaristes ayant quitté le navire pour vaquer vers d’autres horizons, Rand Ravich a ainsi décidé de remettre les pendules à l’heure. Tout a été mis en œuvre pour faciliter la découverte de la série à de nouveaux spectateurs en changeant nombre de facteurs de l’histoire. Tandis que Charlie a mis la main sur le tueur responsable du crime dont on l’avait accusé, ceux responsables de son emprisonnement sont toujours dans la nature. Mais si l’intrigue de fond garde toujours ses galons, la dynamique de la vie personnelle de Crews va gagner en densité. Les relations qu’il entretient avec son ex-femme vont s’approfondir, entre pardon, flirts et établissement de nouvelles barrières. Son ancien ami de cellule et conseiller Ted (Adam Arkin,
Touche pas à mes Filles) aura également droit à ses propres intrigues (une amourette et un séjour en prison) et ne sera plus un simple faire valoir. La villa s’égayera également de la présence de Rachel Seybolt, seule rescapée du massacre qui envoya Crews en prison, et que ce dernier a fini par prendre sous son aile. Mais le plus grand bouleversement reste sans conteste l’arrivée du Capitaine Kein Tidwell (hilarant Donal Logue, Parents à tout Prix,
Zodiac), qui remplace au pied levé le Lieutenant Karen Davis (Robin Weigert) au poste de responsable des opérations. Efficace et perceptif mais emmerdeur comme pas deux, il a tout de suite le béguin pour Dani Reese (Shahi) et ne cessera de la harceler passivement (sous-entendus bidons, doubles sens foireux et salaces…) jusqu'à ce qu’elle cède.
Un cocktail détonnant qui ravira tous les amateurs, d’autant que les préoccupations de Charlie, toujours bien décidé à faire la lumière sur son passé, continuent d’avancer aux côtés d’intrigues réjouissantes et souvent originales. Remake de
L’Experience, frasques d’un producteur de Rock, poursuites en plein tremblement de terre, visions indiennes désertiques de prisonniers évadés, tenanciers perturbés d’un musée consacré aux sérials killers et père Noël assassiné un jour de soldes, la variété ne manque pas. Ravich, qui n’aime pas balader sans but son spectateur, le nourrit de petites touches convaincantes et de scénarios passionnants, tout en rameutant un panel de guests ravageur (Jeffrey Pierce -
Charlie Jade-, Christina Hendriks -Mad Men-, Stacy Haiduk -
Prison Break-, Rachel Miner -
Californication-, Garet Dillahunt -Deadwood, Terminator : The Sarah Connor Chronicles- dans le rôle d’un mafieux russe à l’importance colossale…). Malheureusement et malgré toutes ses qualités (un personnage et une ambiance uniques, une dynamique envoûtante, et des similitudes avec un
The Mentalist qui cartonne pourtant cette année),
Life peine à trouver son public. Avec une moyenne de 8.1 millions de spectateurs lors de sa première saison, la série de NBC a chuté en-dessous des 6 millions lors de la première moitié de sa seconde saison. Un score peu glorieux heureusement revu à la hausse lors de l’épisode de reprise de mi-saison diffusé mercredi dernier, puisque celui-ci a attiré 6,76 millions d’âmes (soit une hausse de 30% par rapport à l’épisode précédent). Mais il en faudra sans doute plus pour que
Life survive pour une troisième saison, et la concurrence (Lost et Lie to Me) ne compte pas céder le moindre centimètre de terrain. On croise tout de même les doigts pour que la tendance se poursuite, et que la chaîne organise un sauvetage d’urgence si nécessaire, par exemple en déplaçant la série dans une case plus adaptée et moins périlleuse ou en la déplaçant sur USA Network où elle serait en parfaite adéquation avec le reste de la programmation (en duo avec les excellentes
Burn Notice ou
In Plain Sight par exemple). D’ici là, il va sans dire que l’on vous encourage vivement à découvrir ce petit bijou télévisuel dès qu’il fera ses débuts en France cette année.
David Brami