Entre le sexisme des hommes qu'elles ont appris à intérioriser, et leurs propres pulsions féministes, portraits croisés des femmes de Mad Men.

Par Bénédicte LELONG - publié le 14 avril 2011 à 00h00 ,
MAJ le 14 avril 2011 à 17h37 - 0 commentaire(s)
Derrière tous les Mad Men, il y a des Mad Women. On l'aura compris, malgré son titre Mad Men s'intéresse autant, si ce n'est plus, aux femmes qu'aux hommes, s'attachant plus particulièrement à la façon dont ces dernières se voient et sont perçues à travers le regard masculin.

 

Mad Men - Saison 4. Série créée par Matthew Weiner en 2007. Avec : Jon Hamm, Elisabeth Moss, Vincent Kartheiser et January Jones 

 

La caméra de Matthew Weiner suit chacune d'entre elles tout au long de cette période charnière qu'a été les Sixties. Elle les accompagne lors de leur quête d'identité, alors qu'elles tentent de trouver leur place au sein de la société, naviguant entre le sexisme des hommes qu'elles ont été programmées à intérioriser, et leurs propres pulsions féministes, naissantes ou refoulées.

 

Pour preuve de l'importance des femmes dans Mad Men, l'arrivée dans l'épisode pilote chez Sterling Cooper de Peggy Olson, dont c'est le premier jour en tant que secrétaire. Elle devient, dans l'ascenceur, la cible de remarques sexistes venant de trois de ses futurs collègues et supérieurs masculins. Le regard que l'un d'eux pose alors sur elle est celui d'un prédateur. Peggy demeure cependant impassible, immobile, murée dans un silence gêné, attendant l'ouverture des portes.

 

"Be a woman. It's a powerful business when done correctly."

 

Innocente, naïve et virginale à son arrivée à l'agence, Peggy Olson la "nouvelle", ignore tout des codes et de la répartition des rôles au sein de Sterling Cooper. A côté de Joan, la femme fatale, Peggy semble presque réprimer sa féminité. Elle est d'ailleurs victime, à la fin de la saison 1, d'un déni de grossesse, abhération dans une société au sein de laquelle une femme n'est véritablement femme qu'une fois qu'elle a donné naissance.

 

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Ne souhaitant en rien attirer l'attention, Joan lui conseille pourtant de montrer un peu plus ses jambes et d'arrêter de s'habiller comme une petite fille (saison 2 épisode 6). Or son physique ne sera pour rien dans son ascension chez Sterling Cooper. Talentueuse, son point de vue représente un atout pour l'agence et elle devient la première rédactrice de sexe féminin depuis la fin de la guerre. Ses contributions aux campagnes pour le rouge à lèvres Belle Jolie et le Rejuvenator s'avèreront déterminantes.

 

Dans une scène clé, Bobbie Barrett, alors maîtresse de Don, déconseille à la jeune femme d'essayer à tout prix de devenir une des leurs (un homme), mais d'utiliser au contraire ses atouts, et notamment sa féminité comme d'une arme pour parvenir à ses fins. "Be a woman" lui dit-elle "it's a powerful business when done correctly" (saison 2 épisode 5). C'est suite à leur conversation, dans un élan féministe, que Peggy appelle pour la première fois Don par son prénom, le considérant ainsi comme son égal, ce qui ne manque pas de le déstabiliser. Elle prend aussi la décision de se couper les cheveux (saison 2 épisode 11), geste qui réaffirme sa maturité et sa prise de conscience en tant que femme. Malgré ses encouragements Don ne manque cependant pas de régulièrement la remettre à sa place en lui rappelant qu'elle a commencé comme sa secrétaire. L'ambivalence dont il fait preuve à son égard est à l'image de la période, changeante et incertaine.

 

Joan : les Mad Men ont leur Marilyn

 

Fantasme masculin par excellence, fréquemment comparée à Marilyn Monroe, toujours impécablement coiffée, Joan la chef de bureau est la féminité incarnée et elle ne manque pas d'en jouer, comme immunisée à l'objectivation masculine de rigueur à l'époque.

 

Mad Men - Saison 3. Série créée par Matthew Weiner en 2007. Avec : Jon Hamm, Elisabeth Moss, Vincent Kartheiser et January Jones

 

Son déhanchement et la grace voluptueuse avec laquelle elle déambule dans les couloirs de Sterling Cooper débordent de sex appeal et d'érotisme. Elle déstabilise et intimide ses supérieurs et collègues, hommes et femmes confondus. Parlant couramment le language de ces "mad men", consciente que son corps est sa plus belle arme, elle est en position de force chez Sterling Cooper, notamment si l'on considère sa liaison avec Roger Sterling.

 

Or sa féminité exacerbée et sa force de caractère ne sont en fait que façades, puisqu'au même titre que Betty, Peggy et les autres, Joan est avant tout une femme, chose qu'un certain nombre d'occurrences ne manquent pas de lui rappeler. Greg son fiancé abuse par exemple d'elle sur le sol du bureau de Don Draper (saison 2 épisode 11), soupçonnant que quelque chose se soit passé entre elle et Roger, incident qui ne les empêche pourtant pas de se marier (saisons 2-3). De plus alors qu'elle semblait sur le point d'évoluer chez Sterling Cooper, assistant Harry Crane dans la gestion des campagnes télévisées, elle est victime de discrimination sexuelle et se fait finallement remplacer par un homme.

 

Betty : Mad Woman, Sad Woman

 

Persuadés à travers leurs publicités de vendre du rêve aux femmes au foyer américaines, nos Mad Men ne font en fait que promouvoir un bonheur purement matériel et donc superficiel. Selon eux la femme qui jouit de tout le comfort matériel (machine à laver, aspirateur, ustensils de cuisine divers...) est forcément heureuse.

 

Mad Men - Saison 3. Série créée par Matthew Weiner en 2007. Avec : Jon Hamm, Elisabeth Moss, Vincent Kartheiser et January Jones

 

Le malaise de Betty, qui est celui de toute une génération de femmes au foyer dans les années 60, est incompris et considéré comme de la folie pure, une maladie psychologique nécessitant des séances de psychanalyse régulières. Bien que semble-t-il comblée à tout point de vue, Betty éprouve en effet un manque, emprisonnée comme beaucoup dans son rôle d'épouse et de mère.

 

La "sad woman" par excellence, Betty souffre de dépression. En revenant d'un dinner avec Jimmy et Bobbie Barrett où elle réalise avoir servi d'appât (saison 2 épisode 3), elle éclate en sanglots dans la voiture et lorsque Don lui demande ce qui ne va pas elle répond qu'elle est très heureuse. Elle est instable et fragile, comme le montrent dans la saison 1 son accident de voiture ou quand elle décide de tirer impulsivement sur les pigeons du voisin, puis au cours de la saison 2 lorsqu'elle détruit une chaise du salon sous les yeux de ses enfants. Betty réveille à travers sa colère la "mad woman" qui sommeillait en elle. Son émancipation est en marche.

 

Reprenant le contrôle, elle confronte finallement son mari au sujet de ses infidélités, et revanche ou libération, elle a une aventure avec un inconnu rencontré dans un bar (saison 2). C'est aussi elle qui demande à Don le divorce à la fin de la saison 3.

 

Les maîtresses de Don Draper: des femmes libérées?

 

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Le comportement libertin, marginal et bohème de Midge, les responsabilités de Rachel Menken la businesswoman célibataire, l'assurance et la confiance en soi de Bobbie Barrett... tout cela laisse penser que ces femmes sont parfaitement maîtresses de leur sexualité et de leur destin.

 

Or à la grande surprise de Don, Midge et Rachel finissent toutes deux la bague au doigt, comme si leur statut de femme, d'épouse, de mère était immuable et qu'elles ne pouvaient échapper au poids des traditions. Quant à Bobbie Barrett, manipulatrice, sûre d'elle, elle trompe son époux avec Don, et bien que son comportement laisse mirroiter une femme forte et indépendante, elle annonce à Don au cours de la saison 2 qu'elle a deux enfants. Mère de famille, elle aussi a dû un jour se plier aux règles sociétales.

 

On assiste donc, au fil des épisodes de Mad Men et au travers de ces portraits croisés de femmes, à l'évolution des moeurs et des mentalités et à la libération vis-à-vis des idéaux d'avant guerre. C'est aussi la réalisation au travers de la série que Peggy, Joan, Betty et les autres, bien qu'élevées dans l'illusion qu'elles n'existent qu'au travers du regard des hommes, leur comportement dicté par une société profondément patriarcale et sexiste, ont aussi des désirs, des besoins, et la possibilité de faire des choix (divorce, contraception, avortement).


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