Le milieu hospitalier est décidément un moteur scénaristique qui ne s'épuise pas dans le paysage télévisuel actuel. Depuis Urgences, les Grey's Anatomy,
Private Practice,
Dr House, Scrubs,
Hawtorne (avec Jade Pinkett-Smith) ou même leurs copies françaises
L'hôpital et
Le Cocon, pullulent chaque année. Alors quel intérêt à cette Nurse Jackie ? Il se résume en un seul mot : Showtime. Lieu de rendez-vous des programmes les plus marquants et surprenants de ces dernières années (Weeds,
Dexter,
Californication, The L Word, United states of Tara), la chaîne câblée base sa réputation sur un mélange de sexe(s), violences, décalages et amoralités menés par un personnage principal le plus souvent très loin de la définition d'un héros. Et Jackie Peyton ne déroge pas à la règle.

Créé par Liz Brixius, Evan Dunsky (Les Experts) et Linda Wallem (That 70's Show, The Comeback), Nurse Jackie est assez difficile à résumer tant son synopsis paraît plat au premier abord. On y suit une infirmière d'une quarantaine d'années, blasée et légèrement cynique. Le monde dans lequel elle évolue à chaque épisode est ainsi largement connu : les médecins, les infirmiers, les patients, la ville avant et après le travail, et la famille. Sauf qu'en parallèle de cet univers archi-codé, notre infirmière a quelques vices. Déjà, l'automédication qui lui permet non seulement de soigner un dos abîmé par un travail qui l'a malmenée psychologiquement et physiquement depuis quelques décennies, mais aussi d'affronter une vie un peu compliquée et stressante. Ce qui amène au deuxième point : mariée, deux enfants, Jackie s'évertue à cacher à tous ses collègues (sauf une amie) sa vie privée. Par discrétion, mais surtout pour pouvoir coucher avec un collègue pharmacien, qui en plus de satisfaire ses désirs à la pause déjeuner, lui prescrit illégalement les pilules magiques. Enfin, l'infirmière rôdée se donne la liberté de prendre quelques raccourcis, accélérant le don d'organes d'un patient tout juste décédé ou jetant dans les toilettes l'oreille sectionnée d'un affreux patient.

Vous l'aurez compris, Meredith Grey peut retourner aux vestiaires, elle ne tient pas la route face à Jackie. Si on devait trouver une comparaison, ce serait plutôt du côté d'un Docteur House blasé et accroc aux médicaments ou de l'amoralité affichée d'un Jim Profit. Le réalisme médical (bien que discrètement présent) laisse place à un réalisme humain : la difficulté du travail des infirmières a poussé Jackie à contourner quelques règles pour être capable de continuer à faire son boulot. Et face à des gens qui se montrent souvent sous leur pire jour dans un hôpital, elle a décidé de faire régner sa propre morale, se transformant occasionnellement en Robin des Bois des urgences lorsqu'elle prend au riche homme méprisant pour offrir discrètement à la jeune veuve enceinte et sans chaussures. Un trait de caractère qui, en plus de rendre Jackie sympathique malgré ses nombreux défauts (ce qui n'est pas une mince affaire dans un pays aussi conservateur), la place dans la droite lignée d'une nouvelle ligue de héros de séries TV qui ont décidé de prendre leur place dans un monde qui n'a aucune pitié envers les faibles. Tout comme une Nancy Bowtin qui lorsqu'elle perd son mari se retrouve enterrée sous un mode de vie bourgeois, ou un Dexter Morgan qui se fait justicier selon un code personnel, Jackie a trouvé par ses propres moyens une manière de survivre. Mais contrairement aux deux autres séries phares de Showtime, Nurse Jackie évolue dans des sphères beaucoup plus terre-à-terre. Si les thèmes traités sont presque les mêmes (famille, argent, travail), le contexte et l'environnement sont nettement placés au second plan afin de mettre les personnages en avant. Pas de Miami ou de banlieue chic, mais une ville inconnue, grise, bruyante, ni agréable ni horriblement laide.
En dehors de ce réalisme (relatif), les scénaristes utilisent des ficelles classiques, notamment dans l'entourage du personnage. Ses collèges sont précisément caractérisés : le médecin cynique, froid, et confidente unique de Jackie, la chef antipathique et détestée, les infirmiers sympathiques et gays, la jeune infirmière bavarde et légèrement idiote, et le jeune médecin beau gosse. Le mari est assez simple, patron d'un bar, ses deux filles complémentaires, et le collègue/amant, gentil et serviable. Mais chaque personnage fera découvrir sa petite faille, le plus souvent attendue (l'amie froide et cynique cache un coeur, la chef antipathique a des instincts maternels refoulés) mais surtout légèrement décalée pour certains. Ainsi, le médecin beau gosse a tendance à souffrir du syndrome de la Tourette face au stress (ce qui le pousse à tripoter les seins de la personne en face) et une des petites filles de Jackie souffre d'une étrange hyper-conscience du monde qui l'entoure, provoquant crises d'angoisse et inquiétudes étonnantes pour une enfant de cet âge. Des éléments tour à tour comiques et tragiques qui ne font que compliquer la vie de Jackie, justifiant son caractère désabusé.

Le ton donné à la série est particulier. A la base, la série pencherait plutôt vers le drame, mais les scénaristes font un effort considérable pour que les personnages et les situations glissent légèrement plus vers l'humour et le cynisme. Bien qu'omniprésente, la toile de fond (un hôpital où les gens meurent, la spirale de mensonges de Jackie dont on ne peut attendre que la chute) n'efface jamais le caractère ironique de la série. Le dernier épisode de cette première saison est emblématique. Réalisant que son petit manège a été découvert par son amant, Jackie force le coffre à médicaments, dérobe trois doses de morphine, s'enferme dans une chambre, et les avale d'affilée alors que sa meilleure (et seule) amie se retrouve seule et en larmes face au corps presque mort de sa mère. Une situation clairement dramatique à tous les niveaux qui annonce une saison 2 particulièrement mouvementée. Pourtant, alors que Jackie plane et hallucine une version fantasmée de sa famille dans un décor de publicité des années 50, elle fixe les néons au-dessus d'elle en chantant lorsqu'un rat passe dans les lumières. Réaction du personnage qui reste perplexe quelques secondes et s'exclame en off « Vous avez vu ça vous aussi ? » d'un ton ahuri. Fin de l'épisode, et de la saison. Clairement affichée, cette volonté de ne jamais sombrer dans le misérabilisme social (Jackie et sa famille sont relativement pauvres, des patients meurent tous les jours) fait ressortir cette série de la masse actuelle. Et les gros mécanismes scénaristiques assumés ajoutent un côté absurde aux histoires de Jackie : lorsque sa stagiaire fait une erreur quasi-mortelle dans le dosage d'un médicament, Jackie se retrouve en mauvaise position face à sa chef qui lui ordonne de venir rédiger un rapport en vue d'une enquête officielle. Et comme par magie, la chef se retrouve alors bloquée dans l'ascenseur devant une Jackie qui s'exclame « Merci Jésus ».

Mais parallèlement à cette volonté de divertir son public, Nurse Jackie est ponctuée d'idées plus profondes. A l'image d'une des premières phrases de Jackie (« Vous savez comment on appelle une infirmière avec un dos en sale état ? Au chômage »), chaque tonalité dramatique et réaliste se teinte d'une touche d'humour et de cynisme. Mais les deux coexistent constamment. La proximité d'une église où se réfugient occasionnellement les personnages pour se reposer et se confier est révélatrice : elle appuie l'idée de l'infirmière comme envoyée de Dieu, chargée de gérer la douleur humaine presque contre sa volonté, et fait en même temps partie d'un décalage assumé (deux infirmiers qui s'échappent de leur garde pour discuter de leurs problèmes de coeur). Et lorsque la stagiaire s'interroge ouvertement sur l'omniprésence de la douleur comme un « niveau » jugé nécessaire par Dieu, on ne s'y attarde pas. Pourtant, tout ceci permet de mettre en place un paysage qui évite aux personnages d'être totalement décharnés : l'humour décalé qui se dégage d'eux n'en reste pas au stade du comique de situation mais devient le symptôme d'une société et d'un monde où la vie est difficile. Chacun doit survivre, alors autant être cynique.
En somme, si cette infirmière Jackie se présente au premier abord comme une nouvelle brique vide dans le mur des pseudo-
medical drama, on aurait tort de ne pas se montrer curieux. Mené par une Eddie Falco évidemment excellente entourée d'un casting assez réussi (particulièrement Eve Best, Merritt Wever, Paul Schulze), cette nouvelle série a déjà trouvé sa place chez Showtime : face aux records d'audience dès sa première diffusion, une saison 2 a immédiatement été commandée. Jackie Peyton a encore de beaux jours devant elle.