Dans la seconde partie de cette interview consacrée à Pigalle, la nuit, le réalisateur et scénariste Hervé Hadmar revient sur les similitudes existant entre la nouvelle série de Canal + et Les oubliées, sa première série datant de 2007. Il y dévoile également sa passion pour la musique et la façon dont se déroule sa collaboration avec son co-scénariste Marc Herpoux, sans oublier ses envies de séries fantastiques.
Les oubliées était centrée sur un seul personnage. Cela a-t-il joué dans votre volonté de faire de votre seconde série, une série chorale ?
Tout à fait. Les oubliées, c'est un point de vue unique, une série sur l'obsession. Suite à cela, nous voulions absolument faire une série chorale. Nous voulions avoir des intrigues destinées à se mélanger. C'est un tout autre exercice d'écriture et de réalisation, de construction. Nous voulions nous mettre en danger par rapport à cela, avoir des lignes narratives qui se resserrent au fur et à mesure que la série évolue. Et si l'on a bien fait notre travail, tous les destins se rejoignent autour du personnage d'Emma.
Beaucoup de thématiques similaires relient Pigalle, la nuit et Les oubliées. La disparition par exemple.
C'est exact. Mais plus largement que la disparition, je dirais qu'il s'agit de la recherche de l'amour. Dans Pigalle, la nuit, tous les personnages sont à la recherche de l'amour. D'une sœur, d'une âme sœur, de quelqu'un à aimer qui a disparu. Dans Les oubliées, le personnage de Jacques Gamblin ressent chaque meurtre comme si c'était sa fille qui était assassinée. C'est surtout l'histoire d'un homme qui refuse de voir sa fille grandir. Tous les deux ans, il prend peur car une fille est tuée, et il se demande ce qui se passera quand sa fille aura 15 ans. Et forcément, un jour, sa fille a 15 ans. C'est raconté en sous-marin, mais c'est cela qui nous intéresse. Cependant, la perte d'un être cher ne passe pas nécessairement par la mort. Ce peut être un mariage, une émancipation.
Autre rapport avec Les oubliées, on retrouve un certain détachement progressif avec la réalité.
Complètement. C'est un autre des thèmes qui nous intéressent avec Marc. Le mythe et la réalité. Avec le concept de Pigalle, nous nous sommes rendus compte que ce quartier disait quelque chose sur nos vies : aujourd'hui pour vivre dans la réalité, il faut se créer des mythes. Et Pigalle est un quartier qui vit très clairement sur son propre mythe. C'est un sujet très intéressant. Qu'est-ce que la réalité ? Est-ce que le rouge pour moi, c'est le rouge pour mon voisin ? Cela nous permet de décaler la série petit à petit. On ne tombe jamais dans le fantastique, mais la série se bse plus là dessus que sur la réalité de Pigalle.
Quelque part, vous arrivez à faire des séries fantastiques sans tomber dans le genre.
C'est un peu ce que l'on essaye de faire, oui. En fait, ce qui nous intéresse, c'est de plonger dans la psychologie, presque dans la psychiatrie des gens et de ce que l'on crée. Nous avons tous des images fantastiques dans la tête, et c'est quelque chose qui est très peu abordé dans la fiction. C'est ce que nous essayions de faire. A ce titre, l'histoire qu'on raconte est très barrée. Pour vendre la fin de la première saison, il fallait vraiment ancrer notre monde dans une réalité.
Une autre composante marquante, tant dans Les oubliées que dans Pigalle, la nuit, est cette incroyable place faite à la musique. Vous êtes mélomane ?
En fait, la musique est ma vraie passion. Je ne suis pas musicien, bien qu'il m'arrive de bidouiller de la musique electro au synthé. Mon vrai truc c'est la musique, et effectivement, c'est très important pour moi. Tout d'abord, cela permet d'économiser des dialogues et de rentrer dans la tête des personnages. Dans Les oubliées, c'était flagrant. Dans Pigalle, c'est un peu différent. Mais la musique est aussi très importante dans Pigalle. Elle fait le lien entre tous les personnages, et elle fait de Pigalle un personnage à part entière. Je travaille avec Eric Demarsan, un compositeur qui a travaillé dans les années soixante-dix avec Melville et qui a composé les musiques de L'armée des ombres et du Cercle rouge. C'est loin d'être un petit mec qui débute, et il écrit des musiques magnifiques. Sur Pigalle, nous avons également travaillé avec le saxophoniste Archie Shepp. Nous avons commencé par enregistrer la musique d'Eric avec l'orchestre de Sofia en Bulgarie, et Archie Shepp a improvisé dessus par la suite. Cela ne s'entend pas beaucoup lors des deux premiers épisodes, mais plus la série avance, plus il est présent.
Vous avez choisi vous-même les musiques qui ne sont pas des compositions originales, comme le titre Seventeen de Ladytron ?
Tout à fait. Je suis très electro, mais j'écoute de tout : du Jazz, du classique, de la musique de film, du rock. De tout, sauf de la country. Mais effectivement, Ladytron, Moderat... cela fait partie de la direction artistique de la série.
Comment se déroule la répartition de l'écriture avec votre co-scénarsite ?
Ça dépend. Nous faisons vraiment beaucoup de choses ensemble. Sur Les oubliées, nous avons tout fait à deux. Nous avons écrit la construction, puis trois épisodes chacun avant de s'échanger les manuscrits. J'ai réécrit les siens, il a réécrit les miens. Je fais toujours la dernière version tout seul, car je vais réaliser, et si nous avons bien fait notre boulot, je n'ai pas grand-chose à faire. Mais c'est toujours moi qui opère le dernier lissage, le dernier vernis.
Sur Pigalle, c'était différent puisque nous écrivions en même temps pour France télévisions. Quoiqu'il arrive, sur tous les projets, nous écrivons toujours l'intégralité de la construction ensemble. Pas seulement la chronologie, nous écrivons vraiment les traitements ensemble. Dix à quinze pages par épisode, on écrit dans la même pièce, on échange des idées, des traitements. Mais sur Pigalle, j'ai écrit les dialogues tout seul, pendant que lui écrivait notre future série, que je suis entrain de reprendre en ce moment. Cela ne veut pas dire qu'il n'avait pas son mot à dire. Il regardait le traitement, faisait ses remarques avant la production et la chaîne. C'est un aller retour. Marc a fait les beaux arts, donc il est aussi très sensible au visuel. Il n'y a pas de problème d'ego entre nous. Cela fait dix ans que l'on se connaît, on est vraiment potes, on s'écoute beaucoup et il part du principe que je suis le réalisateur. Donc si nous ne sommes pas d'accord, l'avis qui reste au final est le mien, quitte à ce que je me plante et que je me rende compte après qu'il avait raison. (rires)
Quelles sont vos séries préférées ?
La caravane de l'étrange reste ma série préférée parce qu'elle réunit beaucoup de choses que j'aime. D'abord j'ai adoré le scénario et la thématique, avec ce mélange encore une fois de la réalité historique, même s'il y en a peu, et de l'onirisme, de la magie. Qui plus est, je suis graphiste de métier, et la facture visuelle de la série est tout de même étonnante. Ensuite j'aime beaucoup Mad men en ce moment, qui pour moi est une série prodigieuse. J'ai beaucoup aimé Sur écoute. D'un point de vue scénaristique, je trouve que Lost est un objet absolument incroyable. J'admire beaucoup les showrunners de Lost, je ne sais pas comment ils font.
A force de toucher du doigt le genre fantastique, vous n'avez pas envie de plonger dedans la tête la première et de faire une série de genre ?
Bien sûr, j'y pense. J'en ai très envie, mais le principal problème qui est lié à la fiction française est un problème de crédibilité. C'est ce que j'entends beaucoup au tour de moi : "On y croit pas". Nous nous sommes posés la question avec Marc de comprendre pourquoi les gens n'y croient pas et j'ai l'impression que l'on emprunte trop à la mythologie américaine et à la mythologie du western. C'est problématique parce que cela ne fonctionne pas chez nous. Imaginons une scène où deux voitures se rentrent dedans et leurs conducteurs s'engueulent dans la rue. Aux États-Unis, ils ont un flingue, ils se tirent dessus, on assiste à une course-poursuite sur les capots des bagnoles... Si la même chose se passe ici, il y a de grandes chances pour que les deux hommes finissent au bistrot du coin devant un verre. Concrètement, cela veut dire que quand on fait un polar comme Les oubliées, il faut plutôt chercher du côté de Simenon et de Chabrol. Dans le fond en tout cas, même si la forme collera évidemment à celle des séries qu'on aime, c'est-à-dire à celle des séries anglosaxones. Il faut aussi inscrire cette histoire dans une temporalité différente. Sur Pigalle, nous allons chercher dans la tradition du feuilleton et du romanesque. Si nous devions faire du fantastique, je chercherais plutôt du côté de Clouzot, de Cocteau, Les diaboliques, ce genre de choses. Je ne ferais pas un Battlestar Galactica à la française. Personne n'y croirait.
Propos recueillis par David Brami
Toutes les images © Tibo & Anouchka / LINCOLN TV / CANAL +

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