Scorsese, Spielberg, Mann... Les grands noms du cinéma produisent actuellement ce qui se fait de mieux dans les séries. Retour sur une tendance qui s'amplifie, mais qui est loin d'être nouvelle.

Par Victor LOPEZ - publié le 15 février 2011 à 09h00 ,
MAJ le 15 février 2011 à 11h23 - 0 commentaire(s)

Alors que les séries les plus attendues de 2011 seront signées par Michael Mann (Luck) ou Steven Spielberg (Falling Skies), les deux plus belles créations de l'année passée (The Walking Dead et Boardwalk Empire) étaient réalisés par Frank Darabont et Martin Scorsese. Les échanges entre télévision et cinéma ne datent cependant pas d'hier, mais cette tendance contemporaine inverse le rapport de force. C'est maintenant un confort (les budgets des séries prestigieuses du câble concurrencent n'importe quel Blockbuster) et une liberté artistique qu'ils ne trouvent plus dans les studios que viennent  chercher les grands noms du cinéma au sein des networks. Le prestige est en effet autant pour une série d'acquérir une signature, que pour le cinéaste d'avoir son show (surtout s'il porte le sceau d'HBO...).

 

Boardwalk Empire. Série créée par Terence Winter en 2010 et réalisée par Martin Scorsese. Avec : Michael Pitt, Steve Buscemi, Kelly MacDonald et Vincent Piazza

 

Du grand au petit écran

Le premier à avoir perçu l'intérêt de la petite lucarne est Alfred Hitchcock, en allant y pêcher une audience bien plus large que celle que pouvait lui apporter ses films. Dès 1955, Alfred Hitchcock presents amène une popularité immense au cinéaste de Fenêtre sur cour, dont la silhouette comme la signature est maintenant connue de tous. Il ne lui reste plus qu'à utiliser cette publicité en développant les présentations ironiques et sarcastiques de ses anthologies dans ses bandes annonces pour faire déplacer le public de son canapé aux sièges des cinémas.  
Alfred Hitchcock presente

 

Hitchcock est cependant un précurseur, et son exemple ne sera suivi qu'aux cours des années 80, quand les cinéastes du Nouvel Hollywood comme Spielberg ou Lucas verront la télévision comme un moyen de développer leurs franchises les plus populaires (Droids, Ewoks, puis Les aventures du jeune Indiana Jones) et toucher un public plus large. Pour l'heure, les séries sont surtout un outil pour les cinéastes en herbes de se faire la main. Spielberg lui-même commence sa carrière en signant des épisodes  de shows comme Columbo, alors que ses aînés tels Robert Aldrich ou Sam Peckinpah utilisent le petit écran comme un tremplin vers le grand.

 


Les cinéastes créateurs de séries

Le cas de Michael Mann va chambouler un peu cette hiérarchie bien huilée. Si le réalisateur de Heat s'intéresse aux séries télévisées en scénarisant ou produisant dans les années 70 Starsky and Hutch, Police Story, Police Woman ou Vegas, c'est pour passer rapidement au cinéma. Mais l'échec de La Forteresse noire en 1984 l'oblige à modifier son plan de carrière et à repasser par la case série. Pas question cependant de revoir ses ambitions à la baisse: il produit avec autant de soin, de minutie, d'idées et d'énergie chaque épisode de Miami Vice que s'il s'agissait de ses propres longs métrages. Il ne transige sur rien : réalisme, choix des couleurs, musiques, etc.

 

 

Et le succès de la série lui permet de pousser cette fusion encore plus loin avec  Crime Story. Il brouille tellement la frontière entre télévision et cinéma, que le pilote du show, réalisé par Abel Ferrara, sort même en salles aux Etats-Unis. Mann continue depuis à faire des allers retours entre télévision et cinéma, comme l'atteste l'imminent Luck, qu'il réalise et produit avec David Milch pour HBO. En brouillant ainsi totalement la hiérarchie entre les deux médias, il ouvre la voie à nombres de cinéastes actuels naviguant entre films et séries, et dont J.J. Abrams est un des plus récents exemples.


L'autre révolution a lieu en 1990 avec Twin Peaks. David Lynch est alors un cinéaste reconnu (il reçoit la même année une palme d'or à Cannes pour Sailor et Lula) qui vient volontairement développer une idée pour la télévision, car le format est le plus adapté à son histoire. Comme dans les séries de Michael Mann, la signature de l'artiste, épaulé par Mark Frost, est immédiatement identifiable. La télévision est alors un moyen de développer un univers cinématographique sous une autre forme, permettant une souplesse infinie dans la narration.  

 

Twin Peaks. Série créée par David Lynch, Mark Frost en 1990. Avec : Kyle MacLachlan, Michael Ontkean, Joan Chen et Piper Laurie


Les cinéastes amateurs de séries
De nombreux cinéastes comme Sam Raimi (Hercule, Xena et plus récemment Spartacus) et surtout Steven Spielberg  (de sa série Histoires fantastiques dans laquelle il invite ses amis Scorsese ou Joe Dante derrière la caméra, au récent The Pacific) sont symptomatiques de cette évolution. Mais d'autres metteurs en scène viennent bouleverser cette tendanceen regardant tout cela de plus loin. Un peu comme des fans fascinés par la mécanique des séries, ils acceptent de s'y fondre tout en y amenant quelque chose de leur talent.


Le plus symptomatique de ces « cinéastes fans » est Quentin Tarantino, qui va se frotter aux plans séquences d'Urgences pour le final de la première saison (1994). Comme Lynch, il vient de gagner une palme d'or à Cannes avec Pulp Fiction, et son empressement à réaliser un épisode d'une série après cette haute distinction apparait presque comme une envie de se débarrasser d'un trop plein de respectabilité. Car Tarantino, loin de choisir de prestigieuses séries d'auteurs pour y poser sa signature, privilégie des shows les plus grand public. Après son caméo dans Alias, il décide ainsi en 2005 d'écrire et de mettre en scène un double épisode des Experts (Grave Danger, S05E24-25), dans lequel il respecte à la lettre la grammaire de l'écurie Bruckheimer. A part une construction en flash-back, une scène un peu grand-guignolesque en noir et blanc et quelques clins d'œil cinéphiliques (une affiche de Cabin Fever de son pote Eli Roth qui traine, une apparition de Tony Curtis, etc.), on trouve peu d'excentricités au niveau de la mise en scène. Comme pour son épisode d'Urgences, QT joue le jeu en vrai fan et respecte le cahier des charges.

 


Et cette escapade n'est pas une exception : des cinéastes à l'univers bien affirmé se prêtent régulièrement à l'exercice de réaliser un épisode d'une série, sans en changer les codes. De Rob Zombie (Les Expert : Miami, S06E08) à Barbet Schroeder (Mad Men, pour l'épisode clef de la mort de Kennedy, S03E12), des réalisateurs de tout horizon aiment à se plier aux contraintes de la mise en scène d'une série. Cela leur permet ainsi de faire leurs gammes en participant à une œuvre collective de manière récréative. Ce qui est toujours mieux de donner l'impression de se renier en signant une commande impersonnelle.


Les cinéastes exécutifs
Au millieu des réalisateurs démiurges qui contrôlent totalement leur série (comme récemment Frank Darabont avec The Walking Dead) et des cinéastes fans, se glisse une troisième catégorie, intermédiaire. A l'image de Martin Scorsese sur Boardwalk Empire, ils sont chargés par le créateur ou showrunner de mettre en scène le pilote d'une série, qu'ils suivent ensuite de plus loin comme producteur exécutif. Ils en définissent ainsi les grandes lignes esthétiques et la grammaire visuelle. On peut citer dans cette catégorie Bryan Singer pour Dr. House ou encore Stephen Hopkins, médiocre cinéaste (Predator 2) qui a révolutionné la manière de filmer l'action dans la première saison de 24.

 

 

Entre les réalisateurs voyant les séries comme un moyen de toucher un vaste public, les fans attirés par la mécanique fascinante de cette industrie, et les cinéastes prenant le média comme un moyen de développer leur univers artistique, on comprend que les grands noms d'Hollywood soient attirés par les lumières de la télévision. On se demanderait presque ce qui les pousse à revenir ensuite vers le cinéma...


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