C'est bien connu : en matière de télévision, la France a souvent une décennie de retard. Et si aujourd'hui, en plein âge d'or des séries (notamment policières), il suffit d'internet et du premier moteur de recherche venu pour découvrir de nouveaux programmes, il n'en a pas toujours été ainsi.
Sur le front des sitcoms, notamment, c'est grâce au méga-succès de Friends dans les années 90 que nos chaînes ont commencé à s'intéresser sérieusement à tout un pan de la production américaine, jusque là considéré comme mineur. Ce qui ne les a pas empêchées de rater de nombreuses perles, lesquelles ont pourtant, dans certains cas, littéralement redéfini les conventions du genre. Des séries à l'incroyable réputation, bien souvent restées honteusement inaccessibles par chez nous ou cantonnées à des chaînes spécialisées du câble et du satellite (Jimmy, SérieClub, etc), les rendant de fait méconnues du spectateur lambda.
C'est sur certains de ces shows que ce dossier - absolument pas exhaustif car principalement axé années 90 - se propose de revenir au travers de cinq exemples : quelques sitcoms cultes pourtant joyeusement ignorées de nos grandes chaînes nationales.
Dream on
Les (més)aventures amoureuses (pour ne pas dire sexuelles) d'un trentenaire divorcé, père d'un adolescent, et qui travaille dans le milieu de l'édition. 25 minutes diffusées sur le câble, et donc forcément généreuses en nudité et en vulgarité. Si ces premières lignes vous ont immédiatement fait penser à Californication, c'est normal. La série de Showtime doit énormément à ce Dream On, précurseur de toute une génération de séries courtes diffusées aujourd'hui.
Non content de profiter pleinement de la liberté de ton du câble pour mêler humour et provocation, Dream On se démarque par l'insertion souvent hilarante d'images d'archives en cours d'épisode (vieux films, documentaires animaliers, scopitones...), illustrant les pensées du protagoniste principal de la série Martin Tupper (Brian Benben), un rêveur impénitent à l'imagination débordante (JD de Scrubs n'est pas loin !).
Pendant six saisons (de 1990 à 1996 sur HBO ; en France, sur Jimmy et Paris Première), la série de David Crane, Martha Kauffman (tous deux créateurs de Friends) et John Landis accumule donc les récompenses et les guest stars plus ou moins connues (de David Bowie à Scott Bakula en passant par une partie du futur cast de Friends et Salma Hayek), dans ce qui reste aujourd'hui encore l'une des sitcoms les plus marquantes des années 90. À voir et revoir en DVD, les deux premières saisons étant sorties dans notre pays en 2007...
Sports Night
Scénariste multi-prîmé de la télévision et du cinéma américain, Aaron Sorkin est surtout connu chez nous pour être le créateur de l'excellente A la Maison Blanche (diffusée sur France 2 et France 4). Auteur troublé (la drogue et un égo prononcé ne facilitant guère ses relations avec ses employeurs), doué d'une plume efficace et d'un talent pour mettre en avant la composante humaine et dramatique de la politique, Sorkin a cependant commencé sa carrière TV avec Sports Night. Cette sitcom de 1998 diffusée sur ABC narre le quotidien d'une émission sportive et de son équipe de production, depuis ses deux présentateurs vedettes jusqu'au patron, en passant par la productrice exécutive et autres techniciens.
Annulée après deux saisons malgré une critique dithyrambique, ce alors même que Série Club en commençait la diffusion en France, Sports Night ressemble à bien des égards à une esquisse de Studio 60 on the Sunset Strip, autre série de Sorkin décrivant aussi les coulisses d'une émission télévisée. On y retrouve le même genre de personnages et de dynamiques, la même intégration d'éléments autobiographiques par Sorkin, ses fameux « walk & talk » (longues scènes de dialogues toujours en mouvement, devenues marque de fabrique de son style), un casting prestigieux (Peter Krause, Felicity Huffman, Joshua Malina, Sabrina Lloyd, William Macy, etc), le tout en plus rythmé - format court oblige - et surtout en bien moins prétentieux.
Uniquement disponible en zone 1, Sports Night reste une création atypique de Sorkin, dans un genre qui pourrait même convaincre les réfractaires au style habituel du scénariste.
Cheers & Frasier
Onze années et plus de 270 épisodes durant, Cheers a croulé sous les récompenses et les nominations. Diffusée de 1982 à 1993 sur NBC, les aventures et amours d'une bande de potes se réunissant constamment dans un bar (familier, non ?) ont battu des records d'audience et révélé au grand public bon nombre de talents : en vrac, on peut citer Ted Danson, Woody Harrelson, Kirstie Alley, Kelsey Grammer... sans même parler des guest stars qui affluaient de partout (Emma Thompson, John Cleese, Christopher Lloyd...).
Intelligente et parfois controversée, Cheers est une institution américaine citée dans de multiples séries modernes et dont l'épisode final a rassemblé plus de 80 millions de spectateurs devant leur écran. En France ? Deux saisons, diffusées à la va-vite sur Série Club en 2000-2002 et une édition DVD des quatre premières années, interrompue en 2005.
Dérivée de Cheers, l'excellente Frasier n'a guère eu plus de chance. Pendant ses 11 années d'existence sur NBC (1993-2004), Frasier Crane (Kelsey Grammer), psychiatre divorcé et client régulier du bar de Cheers y anime une émission de radio et tente de refaire sa vie, entre problèmes familiaux, romances impossibles, et auditeurs excentriques. Série adulte et fine au palmarès aussi impressionnant que celui de sa série mère, Frasier est fréquemment citée comme l'une des meilleures sitcoms de tous les temps et a valu à Grammer l'honneur d'être un temps l'acteur le mieux payé de la TV américaine. Guère surprenant donc qu'elle soit absolument inconnue chez nous, la faute à des diffusions arbitraires et désordonnées sur Série Club, TPS et Paris Première, et à une édition DVD là aussi avortée après quatre saisons.
Seinfeld & Larry et son Nombril (Curb Your Enthusiasm)
On pourra toujours rétorquer que la renommée de Jerry Seinfeld est internationale et que la série portant son nom est connue partout dans le monde, mais combien de Français ont effectivement vu plus d'un épisode de Seinfeld, diffusée aux USA sur NBC pendant 9 années mais confinée ici à Jimmy, Canal + et autres chaînes payantes à faible audience ?
Heureusement, l'édition intégrale en DVD du show de Larry David permet désormais à l'hexagone de rattraper son retard. Et à vrai dire, tout amateur de série qui se respecte se doit d'avoir vu Seinfeld, ne serait-ce que pour comprendre une certaine évolution de l'humour télévisuel US. Seinfeld et sa bande d'amis, tous plus égoïstes et râleurs les uns que les autres; Seinfeld et ses scénaristes, à l'origine de phrases et de personnages depuis entrés dans la culture populaire anglo-saxonne; Seinfeld, le "show qui ne parle de rien", et qui en est fier. 76 millions de spectateurs pour son épisode final : une série indispensable.
Et comment ne pas mentionner Larry et son nombril, seconde création télévisée de Larry David, toute aussi influente et culte que son aînée. Initialement conçue comme un documenteur d'une heure pour HBO, sur la mise en chantier du nouveau show de David, Curb your enthusiasm (son titre en v.o.) change radicalement de style en passant au statut de série régulière. Elle abandonne le faux documentaire (un style simili-reportage repris par Ricky Gervais sur The Office et Extras) pour devenir une sitcom plus classique (filmée caméra à l'épaule) et semi-improvisée. Larry y joue son propre rôle, celui d'un scénariste râleur et misanthrope, dont le caractère irascible et la grande gueule transforment systématiquement le quotidien banal en conflit permanent où l'enfer, c'est les autres.
Un prolongement logique de Seinfeld (dont les acteurs se sont justement prêtés au petit jeu de l'épisode-réunion dans la dernière saison de Curb) absolument inédit chez nous, excepté sur Jimmy et Orange Tv.

