INLAND EMPIRE franchissait le cap entre le cinéma et la série télé pour opérer une nouvelle collaboration: le cinéma et l’Internet. On y retrouve un sketch télévisé extrait de
Rabbits, petite série que David Lynch a réalisé sur son site (davidlynch.com). Un site qu'il a crée au moment où
Mulholland Drive est sorti dans l'Hexagone (fin 2001). Grâce à Internet, Lynch a désormais la totale opportunité de laisser libre cours à ses expérimentations à défaut d'une télévision qui ne le lui permet plus. Si la série
Twin Peaks a été un succès bien qu'elle n’ait duré que deux saisons, il n'en est pas de même pour sa série
On The Air, seconde collaboration avec Mark Frost, interrompue brutalement après la diffusion du troisième épisode alors qu'il en existait déjà sept. Idem pour
Hotel Room dont le pilote sous forme de triptyque a été diffusé sans suite. Diffusé sur son site,
Rabbits, série de huit épisodes, confirme par sa lenteur ponctuée de faux rires enregistrés d'une part l'hypocrisie des chaînes de télévision qui en prennent pour leur grade et de l'autre, un sens de l'humour que beaucoup sous-estiment chez Lynch (cf.
Lunch With Lynch, cérémonie sinistre qui donne lieu à un tirage au sort où le gagnant se voit remporter un déjeuner avec Lynch en personne dans son restaurant favori Bob’s Big Boy). Lynch résume cette petite série où des lapins amorphes se balancent des banalités affligeantes par un simple synopsis: "dans une ville sans nom, inondée par une pluie ininterrompue, trois lapins vivent dans un mystère effrayant". Comme dans
INLAND EMPIRE, on entend bien les voix de Naomi Watts et Laura Harring, les héroïnes de
Mulholland drive.
Mais revenons à
Twin Peaks, la série, qui sous son apparente étrangeté, appelle une culture populaire et applique des règles simples pour ne pas dire prosaïques qui empruntent toutes les formes et ressources possibles du feuilleton télé en imposant une mise en scène proche du cinéma. L’idée commune entre David Lynch et Mark Frost, alors connu comme scénariste de
Hill Street Blues, était de brouiller les pistes non seulement dans ce qu’ils racontent mais également dans la manière, proche de l’écriture automatique. Un peu comme si l’histoire du Petit Poucet était racontée par Breton. Un peu comme le plan d’une carte remplie de petites rues sans issues. C’est d’ailleurs en regardant le plan d’une ville que Lynch et Frost ont eu la base de la série en apportant à chaque rue un personnage. Chaque épisode correspond à une journée, et si on compte le pilote, la première saison se déroule sur huit jours. Plus on avance, plus on gratte le vernis des apparences. Théoriquement, il s’agit d’un puzzle criminel construit comme une charade dont le but est de deviner le coupable du meurtre de Laura Palmer dont le corps est retrouvé dès les premières images (la réponse est donnée au début de la seconde saison et très ouvertement dans le film). Avec ce matériau, les deux auteurs ont eu envie d’inclure les membres de leurs familles respectives dans l’aventure. Le pilote qui dure environ une heure trente a été tourné en seulement 21 jours. Il suffit de voir les deux trois épisodes suivants pour se rendre compte que Lynch prend l'enquête policière comme un prétexte pour peindre des moeurs tordues. Et par extension des couples en crise comme il aime à les mettre en scène depuis
Eraserhead qui, avant d’être un film expérimental monstrueusement brillant, est avant tout un film sur la peur d’être père et de donner naissance à un enfant (Lynch répondant ainsi à l’annonce publicitaire de
Freaks, de Todd Browning, l’un de ses films préférés, qui lors de sa sortie était proscrit aux femmes enceintes).