Avant même son arrivée sur les écrans, FlashForward avait été labélisée comme « le nouveau Lost ». Parce qu'elle était destinée à devenir la série fantastique majeure d'ABC une fois Lost achevée cette année. Parce qu'elle jouait avec les visions du passé et du futur. Parce qu'elle mettait en vedettes deux anciens du show de J.J. Abrams. Post diffusion, d'autres comparaisons ont été faites, pointant les similitudes entre FlashForward et Les 4400 ou encore Heroes.
Dans les faits, inutile de chercher bien loin, FlashForward est surtout librement inspirée... de Flash Forward, roman de science-fiction de Robert J . Sawyer, auteur particulièrement prolifique et détenteur du prestigieux Nébula Award...
Dans la catégorie des romans qui, une fois la dernière page tournée, font irrémédiablement nous dire que bon sang, ça ferait un fabuleux film ! , Flash Forward, de Robert J. Sawyer, a une bonne longueur d'avance puisqu'il suffit de lire sa 4e de couverture pour y voir un énorme potentiel à une adaptation.
Jugez plutôt : en avril 2009, un groupe de physiciens désireux de dénicher une particule constituant le « saint graal de la physique quantique » (le boson de Higgs) tentent une expérience sur le Large Hadron Collider. Mais le test tourne mal et un étrange phénomène affecte la planète toute entière : tout le monde perd connaissance deux minutes, durant lesquelles chacun vit un aperçu de son futur, 21 ans plus tard. Dès lors une question se pose : ce futur est-il immuable, gravé dans la pierre, ou cette pré-connaissance des évènements à venir permettra-t-elle justement de les modifier ?
Convaincus ? Les producteurs ont répondu oui. Mais contre toute-attente, ce n'est pas au format film que se verront décliner ces 320 pages : ABC les distille, depuis octobre dernier, sous la forme de sa série éponyme, FlashForward.
Art du paradoxe temporel
Si la trame narrative était propice à donner un excellent script cinéma (un découpage en trois temps et un mélange bien dosé entre l'intrigue première et les histoires personnelles des protagonistes) c'est pourtant pour le petit écran qu'elle a été remaniée. Mais à l'inverse de l'adaptation de Dexter, qui subissait une décompression narrative pour voir son aspect « one shot » transposé en feuilleton, c'est le procédé inverse qu'a subi Flash Forward, le roman s'étalant sur une plage temporelle difficile à gérer au format série.
A de rares exceptions près, une série (qu'on différera ici du format feuilleton) a tendance à calquer sa gestion du temps sur celle de la réalité : lorsqu'une semaine s'écoule entre deux diffusions, une semaine environ se sera écoulée dans le show, une plus longue pause entre deux épisodes donnera lieu à une plus longue ellipse narrative et ainsi de suite. Autant dire que pour un roman dont l'histoire s'étend, à sa manière, sur 21 ans, il faut une sacrée dose d'optimisme pour transposer la chose telle quelle en série.
Ainsi l'un des premiers gros changements effectués pour le passage du livre à l'écran est la date du Flash Forward même. Chez Robert J. Sawyer, les personnages ont un aperçu de ce que sera leur existence dans deux décennies, chez ABC, le saut temporel ne sera que de six mois. Beaucoup plus aisé à traiter dans l'urgence du format série : les personnages ont ainsi l'occasion de très vite voir se dessiner les prémices de l'avenir entraperçu durant le black out, de constater qu'ils peuvent les contrecarrer ou de se voir lentement glisser vers quelque chose de déjà joué. Par ailleurs, cette nouvelle temporalité permettra à la saison de se conclure sur la date même du flash forward, s'offrant ainsi un beau bouclage de boucle si la série n'était pas renouvelée. On a donc là une modification plutôt ingénieuse et parfaitement justifiée d'un des éléments principaux de l'histoire, un effet narratif logique dans le processus d'adaptation.
En découle de fait un tout autre traitement du phénomène : parce qu'elle est si lointaine dans le temps, plusieurs générations en avant, la prédiction / projection du roman a sur le monde un impact plus profond, plus porté sur le long terme et surtout d'ordre plus global, touchant à toutes les couches composant la mécanique sociétale. On voit ainsi apparaître de nouvelles religions, de nouvelles formes de spéculations boursières... Dans la série, l'impact se ressent beaucoup plus au niveau individuel. Vingt et un ans laissaient le temps de changer le monde, six mois laissent à peine le temps de changer sa propre vie ! De fait, les nouvelles structures que l'on voit pour le moment naître dans le show sont plus le fait de petits groupes isolés et de décisions individuelles, tel le groupe Blue Hand qui voit se réunir les infortunés n'ayant pas eu de flash forward, et déduisant de cette absence de vision qu'ils seront morts d'ici six mois. Le délai est si court que chacun va se recentrer sur ses propres choix, les options qui s'offrent à lui : tenter de changer son futur, vivre intensément le temps qu'il reste, abandonner tout espoir...

