Le temps se suspend souvent dans Mad Men. S'éloignant de l'agitation de la modernité naissante du New-York du début des années 60 qu'elle décrit, la série aime voir la vie de ses personnages ralentir, puis se figer dans une introspection douloureuse. Un exemple laisse dès les premiers épisodes entrevoir que sous ses dehors classiques de reconstitution historique d'une méticuleuse précision, le show de Matthew Weiner vogue aussi des vers des rivages plus obscurs et moins cernables.
Libéré de l'agence de pub où il règne comme directeur créatif, Don Draper (imposant Jon Hamm) se retrouve lors de la seconde partie de l'épisode 3 dans une autre prison, qui semble encore plus lui peser : celle de sa maison familiale, qui abrite le modèle exemplaire de ce que doit être une famille heureuse et épanouie de l'Amérique des banlieues aisées en 1961. Réveillé ce dimanche par sa fille qui fête son anniversaire, il monte la maison de poupée qui lui est destinée sous les yeux admiratifs de sa femme et de sa voisine ne contenant pas un « Quel homme ! » un peu jaloux. Il fait encore bonne figure devant les voisins conviés à cette party, mais depuis le début de cette journée, le spectateur sent que quelque chose cloche. Suivant le personnage avec une insistance un peu cruelle, la mise en scène toute en durée souligne le décalage évident entre ce que l'on sait du mystérieux publiciste et la situation dans laquelle il est forcé de se montrer. Dressant d'abord une improbable maison de poupée, perdu ensuite dans des toilettes pour femmes, égaré enfin aux milieux de convives insipides : on comprend Don Draper, qui boit bières sur bières, donnant à la scène une inquiétude alcoolisée, lorsqu'il décide de fuir cet univers à la quotidienneté factice et presque irréelle.

Isolé dans le monde qu'il a construit pour le bonheur (tout aussi illusoire) de sa femme, Don y évolue seul, à la fois inadapté à ce décor de carton pâte, et incapable de partager ce malaise avec quiconque, puisque l'image qu'il est sensé renvoyer est celle d'un parfait épanouissement. Le drame des personnages de Mad Men est qu'ils partagent tous cette profonde solitude, qui nait de leur incompatibilité avec un environnement répondant à des normes sociales en opposition avec leurs désirs profonds, associé à l'impossibilité de parler de cette contradiction, de peur d'être marginalisé, incompris, ou rejeté. Une des réussites de Mad Men est alors de rendre subtilement compte de la facticité de cet american way of life, en distillant sa critique sociale sous la forme d'un drame intimiste presque indicible.
Drapé dans la solitude
Une image du pilote de la série frappe par sa force métaphorique et l'immédiate étrangeté de la fissure qu'elle crée dans un drama historique. Épuisé par une nuit de « recherches » infructueuses pour la campagne Lucky Strike, Don Draper s'allonge sur le canapé de son bureau et commence à somnoler. Son regard est alors attiré vers le néon caché derrière le faux plafond qui éclaire la pièce. Don y décerne alors une mouche, projetant une minuscule ombre se débattant dans cette prison de lumière. Comme les personnages de la série, celle-ci, attirée par la brillance de l'éclairage, se retrouve captive d'un univers factice, isolée de toute part du monde.
Dans le cas de Don, qui cristallise la solitude que ressentent les autres personnages, les étapes de la construction de la prison sont complexes, et remontent à un trauma très consciemment enfouit. Comme le suggère la bande son de cette scène, où le silence onirique est recouvert par des bruits d'artilleries militaires, c'est lorsque Richard « Dick » Whitman a échangé son identité avec le cadavre de son lieutenant Don Draper que son indicible mal-être a commencé. Oublié alors l'enfance malheureuse, mais si le fils bâtard d'une prostituée est mort, occulter ainsi le passé ne résout rien, et ne fait qu'enfermer la nouvelle identité dans un mutisme aliénant.
C'est cette accumulation de non-dits, de mensonges et d'hypocrisies, que tous cherchent à cacher plus ou moins discrètement, contribue à provoquer la tristesse générale et le sentiment de culpabilité mortifère, qui donne son ambiance si particulière à la série.

