The cocaine cowboysEn 1984, lorsque Yerkovich parle de
Miami Vice à Michael Mann et lui présente le script qu’il a écrit pour l’épisode pilote, celui-ci, très enthousiaste, propose alors transformer le projet en un film qu’il réaliserait lui-même. Bien que le long-métrage n’ait pu aboutir, la NBC ayant déjà acquis les droits, cette intuition de Mann en dit long sur le potentiel originel de la série. Bien plus que tout autre feuilleton policier,
Miami Vice offrait une occasion parfaite de plonger dans l’univers du crime. Le choix de suivre deux agents des stups, Crockett et Tubbs, dans des missions d’infiltration très dangereuses place d’emblée la série dans une démarche directe et explicite, bien loin des habituelles missions de routine des
Rick Hunter et autres
Chips. Crockett et Tubbs risquent leur peau à chaque mission, leur couverture ne tient généralement qu’à un fil et tout faux pas entraîne une embuscade face à des truands sans pitié. Ils doivent du coup être prêts à tous les sacrifices pour garder leur anonymat, y compris à négliger leur vie personnelle. C’est là le coup de génie de Yerkovich : en envoyant en permanence ses personnages dans le feu de l’action, il trouve un fabuleux terrain d’exploration pour décrire leur vie personnelle, chaotique et mouvementée.

Yerkovich n’hésite pas à agrémenter ses scripts de scènes relatant la vie privée de Crocket et Tubbs. Ceux-ci doivent faire face à toutes sortes de difficultés plus ou moins liées à leur vie professionnelle : difficulté de construire des relations amoureuses durables, vengeances personnelles, amitiés trahies, rencontres compromettantes, vieilles connaissances impliquées dans une affaire… Le vertige les guette lorsque vie professionnelle et vie privée se mélangent, comme lorsque Tubbs débarque à Miami pour venger son frère et fait alliance avec Crockett pour coincer sa proie. «
Things get emotional, moves get messy, moves get messy, and the wrong people die » («
Quand l’émotion s’en mêle, le geste devient irréfléchi et les mauvaises personnes meurent ») : cette réplique tirée de l’adaptation ciné s’adapte parfaitement à la série. Si Crockett et Tubbs ne vont jamais trop loin dans leur implication personnelle, d’autres plongent la tête la première et finissent mal. Dans l’épisode pilote par exemple, l’ancien équipier de Crockett se retrouve derrière les barreaux pour avoir servi d’indic à un trafiquant. Dans un autre, un agent de la CIA en mission d’infiltration est soupçonné d’être passé de l’autre bord et finit par se pendre de peur des représailles adverses. On voit ici que blanc et noir font bon ménage dans
Miami Vice, série de toutes les ambiguïtés. La perte de soi est d’ailleurs un thème que l’on retrouvera de façon récurrente dans la filmographie de Michael Mann, avec toujours les mêmes références (plus
Révélations). Chez d’autres réalisateurs, elle sera même poussée jusqu’à une forme de schizophrénie, comme dans
A Toute Epreuve, dans lequel Tony Leung interprète un flic infiltré dans deux mafias rivales (John Woo multiplie d’ailleurs les clins d’œil à la série dans ce polar).
L’univers de
Miami Vice doit beaucoup à celui des westerns de Sergio Leone, peuplé de cow-boys solitaires en quête de paix et de stabilité. Miami est une sorte de Far West urbain où errent Crockett et Tubbs, témoins muets de la violence qui ronge la ville. Ceux-ci n’ont rien à voir avec les justiciers des séries policières traditionnelles, souvent rustres et primaires. Ils possèdent comme les cow-boys un vrai sens de la loyauté. Ils ne jugent ni ne condamnent les criminels qu’ils poursuivent, ils sont au contraire souvent amenés à les rencontrer, à négocier avec eux, à recueillir leurs confidences, et même parfois à les protéger. La vision que véhicule la série de Miami est dans le fond presque aussi noire que celle de Brian De Palma, dans le sens où rien ne s’arrange avec le temps. Chaque épisode est tourné comme un film et constitue une histoire à part entière, n’ayant généralement par de rapport avec le précédent. Il est assez effarant de constater que la plupart de ces épisodes s’achèvent inéluctablement par une chute tragique et désespérée. Souvent, alors que l’on croit l’épisode bouclé sans heurts, un évènement survient sans prévenir et bouleverse le sort des personnages les plus fragiles. Cet évènement, parfois simplement suggéré dans un arrêt sur image, confère à la série une tonalité sans équivoque. La vie de rêve dont parle Tony Montana dans
Scarface n’est pas celle que mènent policiers et criminels dans
Miami Vice, bien trop occupés à protéger leurs arrières pour profiter de leur argent en toute quiétude.