La politique de Canal + en ce qui concerne les créations originales est claire : ne pas mettre de bâtons dans les roues des scénaristes. Impossible d'accuser les producteurs de la mauvaise qualité de la série donc, mais surtout, c'est une occasion en or pour donner naissance à des séries percutantes.
Mes pires potes
Friends en mode très mineur
Nagui n'est pas seulement présentateur, il a aussi créé une sitcom en 2001. Vous n'en avez jamais entendu parler ? C'est normal. L'histoire est simple. Une maison, quatre colocataires : un amateur de cannabis, une cruche blonde, un obsédé sexuel et un mec normal. Le pitch n'a rien d'exceptionnel, mais ce n'est rien en comparaison de la série elle-même. L'humour est lourd, les personnages caricaturaux à souhait, la mise en scène plate, les acteurs sont déprimants, et les seuls rires que ces potes peuvent espérer, ce sont ceux préenregistrés. A vouloir surfer sur le succès des sitcoms américaines, Canal+ connaît un premier revers de fortune - une seule et unique saison. Le dynamisme de Friends est bien loin.
Scalp
Laure Marsac's Eleven à la Bourse
Il aura fallu plus d'un mois de stage aux acteurs de cette série sur la Bourse pour assimiler le langage corporel du PIT, « le lieu où se passe l'action ». Rien de moins. Et il suffit de voir la première plongée dans cet univers fascinant pour comprendre que ce n'était pas gagné. Scalp raconte l'histoire d'une jeune femme mariée à un golden-boy au début des années 90. Quelques jours avant l'invasion du Koweit, victime d'une manipulation d'informations - un Scalp - il perd absolument tout et se suicide. Fin du premier épisode. La suite, ce sera à sa femme Alex de l'affronter, et pour cela, un seul moyen : entrer à son tour à la Bourse pour rembourser ses dettes et découvrir les secrets de celui en qui elle avait confiance. Librement inspiré d'une des premières femmes trader, Scalp démarre maladroitement, installant longuement un personnage qui va mourir dès le premier épisode avant de bifurquer sur l'héroïne. Bancale à première vue, la série de Xavier Durringer se met doucement mais sûrement en place, devenant à chaque nouvel épisode un peu plus trépidante. Finalement, Scalp est une success story courte mais marquante dont l'intelligence est de reposer sur un personnage féminin fort qui pénètre avec nous dans un univers incompréhensible. En évitant la démonstration purement documentaire des lieux - Bruno Petit, coproducteur et coscénariste, a travaillé douze ans à la Bourse qu'il décrit comme « un milieu de gangsters » - les scénaristes brossent le portrait d'une femme en bataille contre le monde masculin, passant de la veuve éplorée à la golden girl déterminée et impitoyable. Les solides bases réalistes serviront finalement de tremplin vers une arnaque de premier ordre aussi jouissive qu'incroyable qui n'est pas sans rappeler Ocean's Eleven - tromper un plus gros poisson, monter son équipe, utiliser les talents de chacun.
Scalp est une série maladroite mais étonnante. Prise à son propre jeu de réalisme et d'originalité - les journalistes ont rapidement vendu la mèche quant au sort du mari - Scalp reste une série à découvrir, tant pour ses personnages forts - mention spéciale à Laure Marsac - que la plongée hallucinante qu'il propose dans ce monde bien mystérieux pour la plupart d'entre nous.

Engrenages
Damages et Les Experts réunis dans la vraie vie
A ce jour, la plus longue - si l'on compte seulement les séries intéressantes - et la plus auréolée de succès - deux saisons supplémentaires commandées et les épisodes sont diffusés en Angleterre, en Italie, au Japon et en Australie.
Engrenages est un parfait compromis entre le visuel excessivement travaillé de Braquo et la volonté réaliste de Scalp. Les saisons s'ouvrent sur un meurtre à résoudre et lancent une vague d'enquêtes, de manipulations, de corruptions et de révélations pour les huit épisodes à venir. En prenant comme personnages principaux un lieutenant de police, une avocate, un procureur et un juge d'instruction, les scénaristes lancent le pari ambitieux de déchiffrer les mécanismes de la justice et de la Loi françaises. Ou comment la découverte d'un cadavre dans une décharge prend des proportions surprenantes. Les engrenages, ce sont ceux des êtres humains noyés dans les mensonges, entre luttes de pouvoir et éthique professionnelle. L'unité dramatique - même si de nombreuses affaires se greffent au cours des saisons, l'enquête principale est toujours la même - permet de rester dans un cadre soigneusement construit, évitant à la série de traiter les histoires de manière trop superficielle. Bien que le cachet visuel soit extrêmement sobre - lumière crue, jeu resserré, décors simples - Engrenages n'hésite pas à révéler les sombres dessous de l'âme humaine : prostitution, pédophilie, sourds et muets, drogue, bébé massacré, tout le monde en prend pour son grade, à commencer par les personnages. Comme dans toutes les histoires intéressantes, les pourris sont partout, des banlieues glauques aux sphères politiques. Et comme dans n'importe quelle série de qualité, les complications personnelles et professionnelles interagissent constamment, donnant de l'épaisseur à des personnages peu fouillés mais véritablement bien cernés malgré des ficelles généralement attendues. Et pour ne rien gâcher, les comédiens sont très bons.
Là où le réalisme de Scalp étouffait les intrigues, les scénaristes d'Engrenages ont énormément travaillé sur les histoires après avoir tourné un pilote dans un style docu-fiction moyennement convaincant. Comme quoi, réalisme ne rime pas forcément avec ennui. Dans tous les cas, Engrenages ouvrira le voie pour toutes les autres.

Mafiosa
Les Soprano entre la Corse et Marseille
La première réussite éclatante des fictions de Canal+, et une des plus belles créations de la chaîne, vendue dans une soixantaine de pays. La série s'ouvre sur l'assassinat de François Paoli, chef de la mafia corse. Sa nièce, Sandra, avocate mais intimement attachée à son oncle, se retrouve alors chargée de lui succéder. Le postulat de départ est fort, direct. Engrenages misait tout sur son réalisme brut, Mafiosa s'élève au rang supérieur. Mise en scène soignée, cadrages précis, musique omniprésente, lyrisme de tous les instants, la série créée par Hughues Pagan frappe par son approche cinématographique. Les visages sont filmés en gros plan, la tension est palpable à chaque instant, la violence physique et psychologique est marquante, et de nombreuses respirations narratives confèrent à l'histoire une dimension épique. Derrière la caméra, Louis Choquette, réalisateur canadien ramené pour « faire venir de l'oxygène de l'étranger » selon les producteurs.
Après une première saison encensée mais imparfaite, Canal + décide de donner un nouveau départ à Mafiosa. Exit le créateur, le réalisateur et le compositeur Cyril Colin, et place à Eric Rochant - réalisateur de Total Western et Les Patriotes. La mise en scène devient plus sobre et épurée tandis que les scénaristes changent de direction, s'appliquant à décrire le quotidien des Paoli avant de donner une dimension de tragédie grecque à la relation entre Sandra et son frère. Indéniablement, Mafiosa est une série marquante qui a su se renouveler pour survivre sans pour autant perdre son identité. Impossible de ne pas penser à Tony Soprano - Pagan ne s'en cache pas - mais les scénaristes ont vite pris leur propre chemin. Pour la productrice Nicole Collet, Mafiosa est un pas important : « Je ne pense pas que sur le service public on puisse avoir comme héros des mafieux ! On édulcore moins, on peut être plus réaliste, plus violent, il n'y a pas les mêmes impératifs que pour de la diffusion grand public sur une chaîne cryptée. Et je pense que c'est en train de contaminer le reste de la fiction ». Et tant mieux.

