En lisant les interventions de mes collaborateurs, je me retrouve bien évidemment dans certains de leurs avis (notamment sur la nécessité de se tourner aussi vers le modèle anglais, et la politique d'open script de ses grandes chaînes - à comparer avec le système gangréné et figé de la télévision française), mais une remarque me vient aussi à l'esprit. Certes, il existait de nombreuses séries américaines à avoir marqué le PAF avant
24, et qui mériteraient elles aussi d'être le point de départ de débats tout aussi passionnants (on retrouverait ainsi des questions récurrentes comme "HBO a-t'il révolutionné l'univers de la série tv ?", ou "y a-t'il vraiment un avant/après
The X-files?" : autant d'interrogations valides sur l'évolution du medium série tv, mais qui ne sont pas réellement à leur place ici)...
Mais on ne peut nier l'importance de 24 dans la diffusion et la popularisation des séries en France. Il y a bien eu un après 24 dans l'esprit des diffuseurs comme des spectateurs, et la vague des séries diffusées en prime time chez nous en est la conséquence directe. Alors pourquoi
24 et non pas
Buffy/
X-files et consorts, qui ont pourtant fait les belles heures de la trilogie du samedi sur M6...?
Probablement, d'une part, parce que
24 appartient au genre policier/action. Par conséquent, comme le mentionnait David Brami juste au dessus, la série était plus à même de fédérer un grand public, qui voit encore souvent le fantastique comme un genre pour enfants/ados attardés, avec ce que ça entraîne d'idées reçues et de honte d'en parler autour de la machine à café.
(
"hey, tu as vu la fusillade entre Jack Bauer et les terroristes, hier soir", ça passe nettement mieux que
"hey, tu as vu Buffy régresser au stade préhistorique en buvant de la bière enchantée, hier soir?").
24 Heures Chrono Mais aussi et surtout - et c'est là le point sur lequel je veux insister, via une comparaison avec le cinéma - parce que le dernier
Die Hard fera toujours plus d'entrées par chez nous que
Children of Men. Car il faut bien l'avouer,
24, tout comme sa descendance bâtarde
Prison Break (et à contrario des autres séries mentionnées précédemment), ce n'est pas de la grande télévision, loin de là : c'est très mal écrit, bourré d'incohérences et de raccourcis, sans même parler de gimmicks visuels qui sont autant de paillettes jetées aux yeux des spectateurs peu exigeants.
Si
24 a fonctionné et marqué les esprits, ce n'est ni plus ni moins parce que c'est un blockbuster décérébré qui ne demande jamais rien d'autre à son spectateur que d'éteindre son cerveau, et de satisfaire ses plus bas instincts en regardant Jack Bauer casser du méchant terroriste. Le tout à un rythme suffisamment trépidant pour faire illusion, et cacher les failles de l'entreprise, une entreprise au final tout sauf révolutionnaire.
On peut alors se demander : et si pour imposer une fiction française rivalisant en audiences avec les productions américaines, il nous fallait aussi (et malheureusement) passer par la case "série d'action vide et bourrine mais qui plaît au grand public" ? Est-ce qu'un gros succès ou deux de ce genre ne permettrait pas de lancer la machine "séries" en France ? Mais saurait-on seulement produire une série efficace de ce genre dans l'hexagone...?
On pourrait penser que l'échec de toutes les versions localisées des cartons américains est déjà un début de réponse à ces questions... mais - outre d'évidents problèmes de casting et d'écriture - des copies de procédurals comme RIS et compagnie ne rassembleront jamais autant de spectateurs qu'un 24, particulièrement lorsque les séries originales (
CSI, etc) sont encore en cours de diffusion. (Pourquoi préférer une copie bancale à l'original...?) Et à nouveau, on peut se référer au cinéma: les seules tentatives populaires de cinéma d'action françaises récentes, nous les devons à Luc Besson et Europa Corp, pour le meilleur comme (surtout) pour le pire. Peut-être faudrait-il aussi un Luc Besson de la tv, pour produire des séries populaires et dynamiques (quitte à suivre la formule des
Taxis et autres
Transporteurs), en contrepoint de séries plus ambitieuses produites par des chaînes comme Canal...
Guère idéal d'un point de vue qualitatif, et frôlant dangereusement avec le nivellement par le bas, mais n'oublions pas que le succès de ces grosses prods cinés a aussi permis à Besson d'être en grande partie responsable du renouveau du ciné de genre français, en donnant leur chance à de jeunes talents...
Peut-être doit-on aussi en passer par là si l'on veut sortir du schéma actuel Polars/Comédies/Social/Sagas de l'été auquel se limite quasiment notre PAF, et espérer voir un jour émerger une nouvelle génération de séries de qualité, estampillées made in france.
Geoffrey Plankeele