C'est presque un symbole : alors que l'on apprenait avec peine la disparition de Générique(s) cet été 2010, on découvrait à la rentrée la gracieuse Betty Draper de Mad Men en couverture des Cahiers du cinéma. On a l'impression de voir là un passage de relais : les séries passent définitivement de la presse spécialisée à la cinéphilie pointue, un peu comme si le travail des premiers avait porté ses fruits et devait maintenant faire place au raz de marée critique. Tous les magazines culturels, de Technikart aux Inrockuptibles en passant par Télérama et les quotidiens comme Le Monde et Libération, traitent de l'actualité des séries en pleines pages. Les revues de cinéma, des Cahiers à Mad Movies (qui consacre son numéro de novembre 2010 à The Walking Dead) leur offrent leurs couvertures. Les rayons des grandes enseignes culturelles se remplissent d'ouvrage de philosophes, d'universitaires ou d'écrivains décortiquant les séries, et même des institutions comme Le Forum des Images accueillent des festival comme Séries Mania. Les blogs et les webzines consacrés aux séries pullulent sur la toile et offrent analyses et informations à tous les amateurs.
Bref, les séries sont définitivement ancrées dans le champ critique comme un objet culturel majeur. Le travail pour les faire accepter comme tel fut cependant long et laborieux, et il suffit de remonter à moins de dix ans pour sentir un mépris pour les séries de la part des mêmes critiques qui les portent aux nues maintenant. Un petit retour en arrière est nécessaire pour comprendre cette mutation de point de vue.
Génération Séries : les pionniers
Il faut remonter à l'été 1991 et au travail d'une poignée de passionnés pour comprendre comment les séries ont pu percer dans le champ critique. A une époque ou les critiques sérieuses ne prêtent qu'une attention sporadique et méprisante à cet objet de la sous-culture américaine et que les séries sont interdit de citer dans les revues de cinéma, sort en kiosque le premier numéro de Génération Séries, dont le travail va grandement participer à faire sortir les séries de leur bulle d'amateurs éclairés.
"L'approche de Génération Séries va déterminer les grandes lignes de la critique série : un travail journalistique objectif dans la description de la fabrication d'une série et un sérieux analytique."
L'édito de la revue de Christophe Petit et Christophe Renaud donne le ton : « Voici le premier numéro d'un magazine conçu par des passionnés pour des passionnés de séries télévisés (...), sujet vaste et complexe mais qui captive un nombre croissant de téléspectateurs ne se contentant plus de recevoir passivement les images ». A côté, on trouve un portrait de Laura Palmer, égérie de Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost, preuve du sérieux des choix éditoriaux, qui vont se concentrer sur des œuvres importantes. Suit un dossier sur le Sherlock Holmes version Granada, qui éclaire sur le traitement choisi. Le texte analyse avec soin les thématiques de la série, alors qu'un guide des épisodes indique avec précision les titres originaux, mais aussi les scénaristes et réalisateurs de chaque épisode. Une série n'est plus un objet impersonnel, mais une œuvre artistique à part entière, dont les auteurs sont mis en avant !
Cette approche va déterminer les grandes lignes de la critique série que l'on retrouve encore aujourd'hui : un travail journalistique objectif dans la description de la fabrication d'une série et un sérieux analytique. L'aventure se poursuit jusqu'en janvier 2004, et célèbre toutes les grandes séries de la décennie, de Code Quantum à X-Files, tout en revenant sur les grandes créations historiques, du Prisonnier à Twillight Zone. Le concept connait grâce à Alain Carrazé et son émission Destination Séries sur Canal Jimmy un développement à la télévision, et Générique(s), qui fait son apparition en février 2007, peut se voir comme le successeur de cette approche journalistique sérieuse pour les années 2000.

