D'une manière générale, plus un programme est culte, unique et dense, plus l'annonce d'une séquelle (ou ici d'un spin-off), fait sauter au plafond les fanatiques de tous poils. Peur de la trahison, peur du chamboulement des valeurs, introduction de nouveaux personnages dans un monde codifié, tout a de quoi faire frémir les aficionados de la première heure, prêts à crier au scandale ou campant aveuglément des positions intégristes avant même de jeter un œil sur le produit fini. En témoigne la volée de bois vert qui a immédiatement accueilli l'actrice Keeley Hawes pour avoir pris la suite de John Simm aux côtés de Philip Glenister dans Ashes to Ahes. Pourtant, cette fausse-séquelle de l'excellente Life on Mars située dans les années quatre-vingt a très vite imposé ses propres marques, sans avoir a rougir de son aînée. Reprenant le concept qui à fait le succès de l'original, Ashes to Ashes voit une nouvelle fois un membre des services de police se retrouver dans le passé suite à un accident. Ici l'inspectrice Alex Drake, se prenant une balle en pleine tête. Avantage de cette chère Alex par rapport à l'illustre Sam Tyler, celle-ci est au courant des "divagations" de son estimé collègue, et arrive avec quelques certitudes dans le fief de l'inspecteur en chef Gene Hunt. Reste juste à savoir comment rentrer au bercail.

Toujours aux commandes de l'univers qu'ils ont crée avec Life on Mars, les scénaristes et producteurs Matthew Graham et Ashley Pharoa ressuscitent leur concept avec intelligence via un angle inédit, et font tout pour ne pas se reposer sur leurs lauriers. Ainsi, si l'aventure prend le temps de bousculer autant que possible notre nouvelle héroïne, voyant lors de la première saison du show ses acquis remis en question quand la lumière est faite sur la mort de ses parents, elle est aussi l'occasion de donner un rôle encore plus actif au Gene Genie. Hunt se retrouve en effet comme le dernier dinosaure d'une époque révolue, alors que la corruption ronge peu à peu les forces de police et que de récentes législations mettent le holà à ses méthodes musclées habituelles. Quant à la dynamique établie entre Gene et Alex, elle est forcément plus complexe, et certaines séquences n'hésitent pas à jouer sur l'ambiguïté de leurs rapports bien que tout implication romantique semble impossible.

Démarrant sur les chapeaux de roues d'une Quattro rouge rutilante en l'an de grâce 1982, la seconde saison de la série s'ouvre sur un épisode faisant clairement référence au
Blade Runner de Ridley Scott, et ce, à grands renforts de gimmicks visuels et narratifs manifestes (néons fluo, agrandissement d'une photo caractéristique, stripteaseuse habillée d'un impair transparent) tout en introduisant un fil rouge complexe et percutant. A l'inverse de Sam Tyler, Alex Drake n'est en effet pas la seule à débarquer ici du futur puisqu'un étrange personnage, tout d'abord distant, va peu à peu se rapprocher d'elle tout en essayant de l'inclure dans des desseins qui remettront en cause la validité et la nature de l'univers dépeint. Exit les théories d'une hallucination personnelle, produit d'un esprit comateux cherchant la paix, mais exit aussi la possibilité d'un retour dans le temps en bonne et due forme, tout du moins dans la même ligne temporelle. "Et si il y avait plus d'un seul monde réel ?" lance très justement Alex Drake au début de la saison. Et le show de continuer à entretenir un mystère qui ne se suffit pas de réponses simples et évidentes.
Hormis cette intrigue de fond aussi passionnante que puissante, introduite par une infiltration de Gene chez les francs-maçons lourde de conséquences, la série, œuvrant toujours aussi habilement entre la fable initiatique et le conte de science fiction, n'en oublie pas de faire, comme l'a fait Life on Mars avant elle, le portrait d'une Angleterre en pleine mutation durant les années Thatcher. Soulignant les nouveaux travers d'une société qui perd de plus en plus ses repères (à l'image de nos héros) tandis que le plus simple des écarts ouvre la voie à des conséquences dramatiques, les huit nouveaux épisodes abordent de belle manière les tendances de l'époque : montée en force des défenseurs d'animaux les plus radicaux, nouveaux visages de la prostitution, magouilles immobilières et bien sûr la constante détresse des classes sociales les plus nécessiteuses, pour qui la notion même de solidarité familiale se perd parfois dans un flou de sentiments conflictuels. Avec intelligence et sensibilité, on parle du changement de sexe, de changement d'opinion et de direction et, inévitablement, de rédemption. Toujours présent à l'appel, les inspecteurs Ray Carling (Dean Andrews) et Chris Skelton (Marshall Lancaster) auront également leur heure de gloire, chargées d'une profondeur inattendue qui ne fait que donner à la série une dimension de plus.

Baignant dans un parterre de références variées qui feront la joie des cinéphiles et des série-maniaques (on y cite allègrement,
Tootsie, Desperate Housewives,
The Thing de
John Carpenter et
Quatre Mariages et un Enterrement), Ashes to Ashes s'impose une nouvelle fois comme une œuvre à la gloire des eighties, entre les coiffures de certains protagonistes (permanentes et décolorations de rigueur, éclairages et filtres colorés), leurs habitudes vestimentaires (rayures et manteaux en laine pas possibles) et le rappel de certains évènements clés de l'époque, comme la victoire de la coupe du monde de football par l'Italie. Et si le pub de Life on Mars et son barman rasta ont ici laissé la place à un restaurant italien et un Luigi tout aussi sympathique, la bande sonore fait encore figure de compilation détonante, alternant The Korgis (
Eveybody's Gonna Learn Sometimes), Queen et David Bowie (
Under Pressure), les Dexys Midnight Runners (
Come on Eileen), Duran Duran (
Planet Earth), Michael Jackson (
Thriller), New Order (
Temptation), Blondie (
Atomic) ou Odyssey (
Going Back to my Roots).

Toujours en quête de vérité, et surtout d'un moyen de retourner dans son monde afin de retrouver sa petite fille Molly, Alex Drake sera hantée par des visions toujours plus troublantes. Elle revisitera son passé en croisant le futur père de celle-ci (alors un adolescent boutonneux au bord de la délinquance), mais finira par s'enfermer dans certaines certitudes ("Je rempli ma mission, je rentre chez moi") qui finiront par la rendre irritante pour le spectateur. Surprise, tout cela servira habilement à renforcer également les certitudes de ce dernier, fauché de concert par un ultime retournement de situation en forme de mise en abime, cliffhanger annonciateur d'une troisième et ultime saison dont la perspective nous emplit d'une impatience insoutenable. Qui est donc Gene Hunt ? Pourquoi Alex et Sam sont-ils tous deux tombés face à cet étrange et attachant personnage ? Sam est-il vraiment mort dans un accident de voiture après sept ans de bons et loyaux services dans ce passé inexplicable ? Seule certitude, Ashes to Ashes est un classique instantané tout aussi indispensable que son modèle, et l'on continue à ce demander pourquoi cette perle n'a toujours pas été diffusée en France.