A l'issue de la dernière saison de The Shield, il était impossible d'imaginer que ce talentueux vivier de producteurs et scénaristes se reposerait sur ses lauriers. Si Sarah Fain et Lizabeth Craft ont depuis trainé leurs guêtres sur Lie to Me et
Dollhouse, que Scott Rosenbaum a atterri sur
Chuck et que Glen Mazzara s'est positionné sur diverses participations (
Life,
Crash, Hawthorne), Kurt Sutter a préféré suivre l'exemple de son ancien collègue James Manos Jr., instigateur de l'excellente adaptation télé de
Dexter, et créer son propre univers. Du coup, après avoir travaillé sur le script de
The Punisher : War Zone et avant d'entamer celui de son remake d'
Opération Dragon, Sutter a embarqué avec lui les producteurs Craig Yahata et Kevin G. Cremin pour se poser sur Sons of Anarchy, et imaginer tout un univers autour de Charming, patelin fictionnel situé à San Joaquin en Californie. C'est au cœur de cette petite ville d'environ quinze mille âmes qu'évolue aujourd'hui le Sam Crow (ou SAMCRO, pour Sons of Anarchy Motor Club, Redwood Originals), une communauté de bikers fondée à la suite de la guerre du Vietnam, se spécialisant dans le trafic des armes et n'hésitant pas à franchir allègrement les limites de la loi.
A la tête de l'équipe et du garage qui leur sert de couverture, Clarence « Clay » Morrow (Ron Perlman,
Hellboy et sa suite) se charge de diriger les troupes et de veiller au grain depuis la mort de l'ancien chef et co-fondateur du club John Teller, dont il épouse la veuve, Gemma (Katey Sagal, Mariés Deux Enfants et femme de Sutter à la ville). Seul membre de la formation initiale encore en vie aux côtés de Piney Winston (William Lucking,
L'Anglais), Clay réussira à maintenir la cohésion du groupe et permettra à celui-ci de faire face au autres gangs se partageant la région, entre les Mayans hispaniques, les Niners afro-américains et les adeptes des doctrines néo-nazies. Le positionnement de Sam Crow s'éloigne néanmoins aujourd'hui des intentions initiales de son fondateur comme va le découvrir Jackson Jax Teller (Charlie Hunnam,
Les Fils de l'Homme, Queer as Folk,
Hooligans), le fils de Gemma et de John en tombant sur les notes de son père, désabusé, en désaccord avec certaines orientations prises avant sa mort. Au fur et à mesure de cette lecture, Jackson va commencer à contrer les décisions de Clay et se rattacher à des valeurs plus nobles (loyauté, confiance, respect) que celles défendues par certaines têtes pensantes corrompues du club.

Se concentrant sur cette communauté, Sons of Anarchy dépeint le quotidien de celle-ci, avec tendresse et réalisme, en s'appuyant sur divers évènements liés à la vie familiale et professionnelle de ses membres. La série dévoile progressivement les liens unissant les aspirants ou anciens membres, des hommes attachés à une liberté sans bornes, se reposant sur les principes d'une anarchie noble sus-nommée tout en faisant néanmoins partie du système. Les femmes y ont une place prépondérante, les hommes les pieds sur terre, et chacun s'impose en se raccrochant à une vision quelque peu particulière de la solidarité. Chaque problème, chaque réjouissance se vit en groupe, et cette grande famille, unie sous un même idéal, n'est pas sans évoquer une meute de loups à l'instinct protecteur sur-développé. A n'en pas douter, Sam Crow est la digne héritière de ces groupements hors-la-loi qui pullulaient aux États-Unis avant l'avènement du gouvernement fédéral. Ainsi, quand une jeune fille est violée sur leur territoire, les « Sons » ne reculent devant rien pour se faire justice et affirmer avec force que tout se paie à prix fort sur leur fief, quitte à faire concurrence à une police chez qui elle a pourtant ses entrées. Pas étonnant que
Le Parrain soit un des cinq films préférés de Kutter.
Mais à la vision du premier épisode, impossible de ne pas penser également au
Hamlet de Shakespeare, influence avouée de Kurt Sutter, tant Jax s'impose comme le prince du Danemark local, parlant à travers de lourds écrits avec un père disparu tandis que sa mère s'est remariée avec un leader aux priorités on ne peut plus louches. S'ajoutent à cela une histoire d'amour contrariée et forcément tragique ( Jax retrouve son amour d'enfance tout en devenant père de l'enfant d'une autre), et des démêlées forcément sombres avec une justice acharnée (Ally Walker, bien plus hargneuse en responsable du bureau des armes et alcools que dans son ancien rôle de Profiler). Pour couronner le tout, une odeur de guerre fratricide règne sur ce royaume décadent et annonce de grandes choses pour la suite, Sam Crow faisant fructifier son commerce d'armes en compagnie de ses ennemis via un agenda rarement clair ou défini à long terme.

Resté sur la chaîne câblée FX après l'aventure The Shield, Kurt Sutter et son équipe bénéficient d'une vaste liberté tant narrative que graphique, et se permettent certaines envolées de violence qu'il serait inconcevable de voir sur les grands Networks. Servie par une bande sonore impeccable, Sons of Anarchy rend alors hommage tant à la communauté qu'elle dépeint (la production est en constante liaison avec de nombreux groupes de bikers qui jugent de la qualité de la série) qu'à l'ambiance badass et rock'n'roll qu'elle met en exergue. Un fait d'autant plus louable que seul le grand écran avait jusqu'à présent magnifié cette imagerie,
Easy Rider et
L'Équipée Sauvage en tête.
Quant à la distribution, elle est impeccable. Aux côtés du trio de tête formé par l'impérial Ron Perlman, la matriarche Katey Sagal et le séduisant et honnête Charlie Hunnam, on retrouve beaucoup de seconds couteaux aux faciès nés pour l'exercice. Kim Coates (
Le Dernier Samaritain), Ryan Hurst (
Wanted), Dayton Callie (Deadwood), Maggie Siff (Mad Men), Mark Boone Junior (
Memento,
Batman Begins), tous aident à faire du show une véritable galerie de personnages puissants et inoubliables, sans omettre une succession des guests tout aussi marquants et forts en gueule. Il faut voir Mitch Pilegi (X-Files) en défenseur de la race blanche tatoué de croix gammées manigancer à contre cœur avec les "Mayans". Il faut également voir Jay Kernes (The Shield) s'éloigner de son ancien personnage de Dutch avec brio via une prestation chargée en révélations. Un panel riche bientôt augmenté des attendues prestations d'Adam Harkin (
Life) et de Henry Rollins pour la seconde saison.

Portée par des enjeux multiples et un ton aussi cru que jubilatoire, Sons of Anarchy triomphe sur tous les tableaux. La peinture sociale est solide, emplie d'une humanité aussi sincère qu'elle est imparfaite (ici point de stéréotypes, personne n'ayant de rôle attitré et prédéfini) et l'intrigue est semblable à une tragédie grecque dans laquelle se dessine le héraut d'une nouvelle génération, annonciateur de conflits résolus dans le sang. Cette renaissance nécessaire est annoncée de bien belle manière via un final d'une intensité rare, mais n'exclu pas quelques surprises puisque les agendas de chacun évoluent souvent de façon imprévisible. Tout cela fait inévitablement de Sons of Anarchy une des grandes réussites de la saison passée, et un programme à suivre de près. Chance : la série devrait débarquer sur M6 à la rentrée, en parallèle d'une seconde saison américaine très attendue. De là à dire que The Shield à trouvé son successeur de cœur, il n'y a qu'un pas.
Liens : :
Blog de la série,
Communauté française Bande annonce de la seconde saison (attention spoilers !)